Fax 1995 PDF Imprimer Envoyer

Quand tu t'es présenté il y a deux ans, si je ne m'abuse, à l'Académie française, nous avons déjà eu une conversation à ce propos. Par amitié pour toi, j'ai préféré ne pas me présenter alors que j'en avais bien envie. Cette fois-ci, je te demande en réciprocité le même acte d'amitié que celui qui a été le mien. En effet j'ai décidé de me présenter au fauteuil d'Henri Gouhier...

 

Paris, 6 janvier 1995

Jean Baudrillard


Cher Jean,


Voici trois semaines que je t'ai invité à mon émission et que tu as accepté. Je l'ai fait autant par admiration pour ton œuvre que par amitié. Cela va faire 25 ans que je te défends, et à l'époque où tu étais le plus marginalisé, j'ai contribué de mon mieux à briser l'encerclement dont tu étais la victime. Je ne le regrette pas, mais il existe tout de même une solidarité intellectuelle entre nous que tu ne peux trahir sans goujaterie petite-bourgeoise…

Disons les choses en clair. Tu n'es pas assez connu pour que je te fasse une heure de plateau. C'est dommage, mais c'est ainsi. Même ARTE, dans un accès de démence ne le ferait pas. Sois-en ou non vexé, peu importe, c'est un fait. Tu n'as pas non plus à m'imposer un plateau agréer par toi, sous prétexte que je t'aime bien. Cent fois plus connu que toi — je m'excuse à l'avoir à te le dire — je ne fais pas de chichis quand je me trouve assis à la télévision avec des imbéciles — ce qui arrive dans la plupart des cas. Si tu as besoin de créer artificiellement une pseudo-représentation institutionnelle, c'est que tu es prêt à tomber dans le piège que tu as maintes fois dénoncé — et que tu éprouves comme une profonde frustration de reconnaissance universitaire à laquelle tu veux substituer le simulacre — pour parler dans ton lourd jargon. Je ne veux pas fouiller dans ton subconscient… Hélas, il n'est que trop clair. Quand je t'invite, je le fais avec générosité, et tu peux être sûr que c'est pour te mettre en valeur de la meilleure manière possible. Je sais parfaitement bien le faire, et bien mieux que toi dans cette espèce de vision à la fois ingénue et vaniteuse de toi-même. Que se passe-t-il ? Le subversif Baudrillard deviendrait-il un animal de la Fontaine — la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. Il n'y a pas de bœuf en l'occurrence, sauf celui de l'imbécillité publique. Tu es un batracien profond de la pensée moderne. Je ne vais donc pas te jeter dans le chœur des crapauds de Chanteclerc, quand bien même feindraient-ils de t'adorer !

Sans nouvelles de toi, je te confirme donc mon invitation. J'ai changé le thème pour te faire plaisir. En accord avec toi, je te rappelle que j'ai choisi « la faillite des élites ». Si je n'ai pas de nouvelles de toi avant demain midi, je prends Paul Yonnet à ta place. Parmi mes invité, j'ai également invité le grand poète Adonis qui représentera la France des parapets. Il va sans dire qu'il occupera la première place. Dans la hiérarchie des valeurs, c'est toujours au poète qu'elle revient. Cela, j'en suis sûr, tu l'admettras. Tu n'a pas lieu non plus de m'en tenir ombrage. Mais si tu crois qu'il y a la moindre rivalité possible entre Madelin, Sampermans et toi, c'est que tu te fais une bien piètre idée de toi-même.

Tu m'as blessé. Je n'aime pas que mes amis deviennent ridicules. Je voulais aussi écrire sur toi dans Paris Match, et commencer une petite campagne en ta faveur. Une certaine lassitude me gagne sur ce plan-là, et c'est aussi dommage pour ton éditeur qui se faisait une joie de cette émission. Surtout quand je les estime aussi profondément que toi. Enfin, je ne te secouerais pas les puces comme je le fais ici, si je n'avais pas pour toi une vraie estime. Sois-en digne. Ta prétention m'exaspère. Ou on est Gracq ou Guy Debord, autant de misanthropes conséquents, ou on est un renard vieilli, comme toi, presque oublié sans jamais avoir été connu, pour qui les raisins sont toujours trop verts.

Prends cette leçon comme tu veux. Comme disent les parents à leurs enfants : c'est pour ton bien ! Malheureusement je crains qu'à ton âge tu sois incorrigible. Je prendrai toujours un verre avec toi avec plaisir, ne serait-ce que pour dissiper le désolant malentendu regrettable que tu me fais subir, moi qui reste ton ami. Cela dit ton livre est très bon. Il fourmille d'idées remarquables. Je vais te les piquer pour te les remettre en bon français, même si cette fois-ci tu as fait des efforts louables. Le génie égorge ce qu'il pille.


Je t'embrasse,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 13 janvier 1995

Mr. Jacques Chirac


Cher Jacques Chirac,


J'ai été content de vous recevoir l'autre jour dans mon émission. J'ai tout fait pour vous mettre en confiance, et vous permettre de donner le meilleur de vous-même. Au bout de 20 minutes vous vous êtes parfaitement détendu, et vous avez montré aux téléspectateurs quel homme merveilleux vous pouvez être quand vous oubliez les caméras. Vous n'imaginez pas à quel point le peuple cherche toujours à découvrir l'homme derrière l'homme politique.

Je rentre de quatre jours de train, pour « Idées-Culture ». Je l'ai fait pour vous. Ça n'a pas toujours été facile, avec ma vue, plus une entorse. Peu importe. Comme vous dites : il faut assumer. Je regrette le silence de bien des intellectuels qui sont prêts à vous soutenir en privé, mais évitent de le faire en public. Le manque de courage m'a toujours choqué. Nous avons aussi eu quelques difficultés à mettre sur pied le projet. J'avais négocié pendant des jours le premier texte d'appel avec le ministère de la culture — et je regrette qu'il n'ait pas montré le formidable dynamisme qui a été celui de Jack Lang pour soutenir François Mitterrand. Dans l'avenir, il faudra remédier aux diverses insuffisances qui se révèlent dans ce combat culturel, qui est essentiel pour vous faire élire. L'infrastructure de Bernard Pons a été formidable. Cet homme est d'une efficacité exceptionnelle. Guy Sorman a été très bon et Denis Tillinac aussi. Aucun n'a démérité, et nous étions complémentaires.

Au moins, à la différence de certains qui ne font rien, faisons nous quelque chose — et je crois que ce quelque chose va s'avérer très positif. Nous avons traversé un grand nombre de villes, à chaque fois étonnées et ravies que l'on veuille bien s'occuper d'elles. Le cahier de doléances a été très bien reçu — et à chaque fois nous avons eu les télévisions et les radios locales pour répercuter notre discours. Ce voyage est donc parfaitement réussi.

Nous comptons bien sur votre présence, pour le meeting du 15 au soir, à la Mutualité. Vous recevrez avant votre venue un compte rendu des doléances qui reviennent presque toujours à deux reproches :

1. les difficultés administratives et la lenteur pour obtenir les subventions culturelles.

2. l'absence de reconnaissance et l'impression de ne pas exister quand on n'est pas à Paris.

J'insiste particulièrement sur ce désarroi, qui touche très profondément le tiers-état culturel qui est vaste et se sent marginalisé.

Il ne faudra pas s'arrêter au soir du 15 février — et j'ai déjà quelques bonnes idées. En plus, je suis le grand invité de Jean-Pierre Foucault, Patrick Sébastien, Delarue, et Christophe Dechavanne ce mois-ci. Comme je ne chante pas au Zénith, je profiterai de cette exceptionnelle coïncidence médiatique pour vous saluer gentiment. Cela vaut mille fois toutes les pétitions intellectuelles.

Voyons-nous très bientôt pour cette conversation sérieuse que je vous demande depuis longtemps — et que nous aurions déjà dû avoir. Même ne l'ayant point eue, cela ne m'a pas empêché d'agir.


En toute fidélité combattante,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 18 janvier 1995

Jean-Marie Rouart

Le Figaro Littéraire


Cher Jean-Marie,


Quand tu t'es présenté il y a deux ans, si je ne m'abuse, à l'Académie française, nous avons déjà eu une conversation à ce propos. Par amitié pour toi, j'ai préféré ne pas me présenter alors que j'en avais bien envie. Cette fois-ci, je te demande en réciprocité le même acte d'amitié que celui qui a été le mien. En effet j'ai décidé de me présenter au fauteuil d'Henri Gouhier.

L'Académie française cherche cette fois-ci un véritable écrivain, dans le sens le plus fort du terme. Cette situation renforce singulièrement ma candidature. Si Bernard Frank, Patrick Modiano, ou Béatrix Beck — puisque je n'en vois guère d'autres qui soient de premier ordre aujourd'hui en France — avaient eu l'idée de se présenter avant moi sur le même siège, je n'aurais pas insisté. En plus, ils veulent quelqu'un de spectaculaire au sens fort du terme — et en qui ils puissent avoir confiance, ce qui est mon cas. L'effet littéraire ne serait pas produit par toi, ce serait une cooptation de sympathie discrète. Il se trouve aussi que Julien Green veut se déplacer pour me soutenir, et me demande d'être candidat. De tout côté, je ressens de la part des académiciens une vive sympathie, qui va de paire avec ma popularité actuelle. Je ne voudrais pas perdre l'occasion d'être élu cet hiver. D'autant que l'habit vert me protégera enfin des « canailles et des fripons » — comme Voltaire le déclarait jadis à Grimm, dans une lettre, pour faire élire Diderot.

Disons les choses comme elles sont : tu n'a pas la réputation d'être un grand écrivain, et tu es le premier à avoir la modestie de le dire. En tout cas tu le sais. Tes qualités sont ailleurs. Tu es un garçon exquis, cultivé. Dans ta défense de la littérature, et de la grande tradition culturelle, tu n'as jamais démérité. Cette raison vaut pour moi que tu sois élu un jour, et si je te précède, je voterai à mon tour pour l'honnête homme que tu es — et qui plus est pour le fils de nos familles. Tu es un des très rares à savoir ce que cela veut dire.

Je compte sur ton élégance, et sur ta fraternité. Ne te présente pas, ou retire-toi si tu te présentes. Je t'en garderai une profonde reconnaissance. Sinon, que le meilleur gagne…


Appelle-moi dès que possible,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 19 janvier 1995
Jean-Marie Rouart
Le Figaro Littéraire


Cher Jean-Marie,


Je te demande une dernière fois de te retirer devant ma candidature. Je n'ai pas voulu me présenter il y a deux ans pour ne pas te gêner. Cette fois-ci il y a une juste réciprocité d'amitié que tu dois respecter. Je vais faire une campagne active, et tout ce que tu risques, c'est de recevoir en plein la gueule mes boutades. Elles laissent des traces terribles comme les balafres des grands duels d'antan — et les pires estafilades sont celles du ridicule. Tu sais très bien que tu n'es pas un grand écrivain. Chaque fois qu'on parle de ton talent auprès de Jean d'Ormesson, Maurice Rheims, Michel Déon, Jean Dutourd, Jacques Laurent, bref auprès de nos amis communs, on rigole… En revanche, tu es formidable pour les ronds de jambe — comme il y en a qui font des ronds dans l'eau. D'ailleurs regarde-toi dans la glace, tes jambes en sont toutes arrondies, comme celles des officiers de cavalerie de la belle époque. C'est une manie chez toi, les ronds de jambes. C'est charmant. Nous autres, les grandes marquises de la littératures, nous adorons ça. Tu es le Nijinski des ronds de jambes. D'ailleurs tu seras élu un jour à cause ça — et aussi parce que tu tiens les académiciens à cause du FIGARO LITTERAIRE. Or, il y a fort à craindre que si tu rentres quai Conti, tu seras comme Poirot-Delpech : tu ne parleras plus des livres des académiciens. S'ils ne t'ont pas élu jusqu'à ce jour, c'est aussi parce qu'ils ne veulent pas tuer la poule aux œufs d'or. Tu les accables. Tu les presses, tu les assièges sans cesse, avec ta campagne de ronds de jambe. Laisse-les respirer un peu. J'arrive pour les protéger !

Si tu veux la polémique, tu l'auras. Dans ces conditions, il te faudra encore dix ans pour te faire élire. En revanche, si tu te retires, je voterai pour toi. Si tu ne te retires pas, je ferai rire tout Paris en envoyant les doubles de mes fax au monde littéraire qui n'a pas beaucoup l'occasion de s'amuser. Tout ce que tu risques c'est de me faire une élection nulle — et c'est toi qui a tout à y perdre. Un peu de réalisme, camarade Rouart !


Je t'embrasse tendrement,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 19 janvier 1995
Maurice Druon


Cher Maurice Druon,


D'abord, je vous souhaite une bonne année, robuste et généreuse. Votre combat pour la langue française est le mien, celui que vous menez aussi contre l'américanisation — terme dont je viens de découvrir qu'il a été inventé par Stendhal dans Lucien Leuwen — m'est particulièrement cher. Il est difficile à mener. Nous ne sommes plus très nombreux à redresser la tête, mais il est dans la nature même de l'avenir d'être optimiste.

Comme je sais que vous m'avez pardonné mes fredaines de jeunesse, je me permets cette fois-ci de me présenter à l'Académie française avec confiance. Devenu aveugle, cette candidature est aussi une discrète demande de protection auprès d'une compagnie où je compte déjà beaucoup d'amis qui m'ont toujours soutenu et aidé dans les moments difficiles. Je veux consacrer désormais ma vie à la seule rigueur littéraire et artistique.


Croyez à mon amitié respectueuse.

Jean-Edern HALLIER


PS : vous savez que vous êtes invité quand vous voulez à mon émission de télévision qui connaît un vif succès. Il suffit que vous me préveniez 15 jours ou 3 semaines à l'avance, afin que je puisse faire tourner le programme autour de vous de telle manière que je puisse le raccrocher malgré tout à l'actualité.




Paris, 19 janvier 1995

Monsieur le secrétaire perpétuel,


J'ai l'honneur de vous faire connaître ma candidature au fauteuil d'Henri Gouhier.
Si je suis élu, je m'engage à être le compagnon attentionné et fraternel des académiciens. Je saurai aussi être assidu aux séances du dictionnaire pour la défense de la langue française qui est si charnellement nécessaire à la nation.


Croyez, monsieur le secrétaire perpétuel, à mes sentiments respectueux.

Jean-Edern HALLIER




Paris, 7 février 1995
Christian Laborde


Christian,


Ma production et les éditions Albin Michel me racontent les invraisemblables salades que tu fais pour venir ou ne pas venir à mon émission. C'est la quatrième fois que cette comédie se reproduit. Tu as touché 100 000 francs chez Albin Michel et 120 000 chez Fayard pour publier ton Indurain. Tu as largement de quoi payer ton billet, et j'avais même convaincu ma production de te faire une avance qui aurait été prise sur mon propre salaire. Tu n'es pas une star. Personne ne te connais. Quand je parle de toi, je suis obligé de répéter trois fois ton nom, pour que l'on feigne de s'en rappeler vaguement. Ta mégalomanie de plouc commence à me chier dans les bretelles pour employer une expression minimaliste.

Je t'ai fait confiance, je suis bien puni. Epargne-moi à l'avenir le tintouin de ta lâcheté. Si tu ne viens pas, c'est que tu as peur de te mouiller, écarteler entre ta vanité médiatique et ta pusillanimité intellectuelle marquée sous des grands mots. Va donc Tartarin…


Jean-Edern HALLIER




Paris, 13 février 1995

Bernard Pons

Assemblée Nationale

 

Cher Bernard,


Vous m'affolez. Denis Tillinac peut parfaitement écrire la réponse de Chirac, ou moi-même. L'apothéose doit être ce meeting avec lui ; sans Chirac, à quoi bon avoir fait tout cela et surtout en quoi cela le sert d'avoir fait ce que nous avons fait, qui était d'abord pour le servir, et élargir le champ de sa campagne. L'absence de Chirac serait un pèlerinage se perdant dans le vide — et ce train s'arrêterait en pleine campagne, c'est bien le cas de le dire…


Jean-Edern HALLIER




Paris, 21 février 1995

Denis Roche

Editions Le Seuil


Cher Denis,


J'ai parlé de tes poèmes l'autre jour avec une profonde amitié. M'as-tu vu ? Ce n'est pas notre vieux copinage, mais l'estime que je porte au poète.

Deux choses à te dire :

Primo : nous nous étions promis de nous concerter pour les livres du Seuil. Où en sommes-nous ? J’avoue que je suis un peu perdu avec la multiplicité des attachées de presse, et que mes difficultés visuelles aggravent encore les choses. Même si nous ne nous voyons pas, nous pouvons régler les choses au téléphone.

Secundo : j'ai eu Philippe Forest au téléphone. Je recevrai les épreuves dans une dizaine de jours. Lui est un type délicieux, mais il ne veut pas venir sur mon plateau sans l'autorisation de Sollers, ce qui est ridicule. En plus cela le calcine, puisque d'historien, il se changera aussitôt en hagiographe. Déjà le numéro de L'INFINI sur TEL QUEL me semble crapoteux dans son épaisse manipulation. Bref, Sollers n'a pas changé.

Cela dit, je suis sûr que le livre est intéressant. Essaie de réfléchir à ce que l'on peut faire.

Quant à moi, je n'ai pas envie de me réconcilier avec Sollers. Quand on se voyait tous les jours, il n'arrêtait pas de me court-circuiter en douce. Maintenant qu'on ne se voit plus, j'ai retrouvé ma splendeur.

Donc, je maintiens cette brouille par sécurité — et d'ailleurs, je ne pense pas qu'il veuille se réconcilier. Donc peu importe, mais TEL QUEL reste notre jeunesse…


Amitié,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 21 février 1995

Mme Bernadette Chirac

Hôtel de Ville


Chère grande dame et cousine,


Si vous avez un moment tranquille, je serais heureux que vous puissiez voir mon émission avec Jacques Chirac, ce soir, à 21 h 00, sur Paris Première. Il a été calme, détendu, entouré d'amis, il a lentement pris confiance. Comme je vous l'avais dit, c'est en dévoilant son humanité réelle qu'il rallie un grand nombre d'indécis.

Je viens de faire vingt et une villes dans le « train de la démocratie ». Trois meetings par jour, et à chaque fois les radios et les télévisions régionales. C'était épuisant, mais je crois avoir agi avec une véritable efficacité discrète et profonde. D'autres émissions m'ont encore permis de prendre efficacement position. Je suis heureux d'avoir commencé à prendre position dans la frilosité générale. Les intellectuels manquent de courage. Ils n'ont qu'une seule peur, ne pas savoir devant qui s'agenouiller. J'ai un grand nombre de choses à vous dire. Essayons de nous revoir dès que possible. En tout cas, parlons-nous au téléphone. Votre vitalité, votre classe et votre gentillesse vraie m'ont profondément séduit. Nos familles, comme on dit, savent vivre et affronter le destin avec force et discrétion.


Je vous embrasse respectueusement,

Jean-Edern HALLIER


 



Paris, 27 février 1995

François Angelier

France Culture



Cher François Angelier,

Vos billets m'impressionnent. Votre style de velours côtelé et de catho indigné aux mots échevelés et en bataille enchantent le viandox-havane de mes petits déjeuners. Je vous invite donc le lundi 6 chez Ledoyen dans mon émission de télévision le Jean-Edern's club, sur le thème de la relève intellectuelle en la présence d'André Comte-Sponville, Michel Onfray, Jacques Drillon et Lionel Jospin.


En amitié,

Jean-Edern HALLIER


 



Paris, 7 mars 1995

Mr. Jacques Chirac


Cher Jacques Chirac,


Je suis triste de vous appeler si souvent, et que vous ne me rappeliez jamais. Je sais le terrible emploi du temps d'une campagne présidentielle, mais sachez au moins que je me bats efficacement à vos côtés. D'abord notre émission de télévision sur Paris Première a été merveilleusement bien perçue, et vous étiez parfaitement à l'aise. D'ailleurs, vous passez de mieux en mieux.

Quant au train « idées-culture », dont j'avais eu l'idée, il a été en quelque sorte le brise-glace de reconquête. J'ai fait dix-huit étapes sur vingt et une. A chaque fois c'est moi qui est fait tout seul la télévision régionale, ce qui signifie un impact considérable sur la France profonde. Ce terrain, il fallait le faire comme vous le faites si souvent. C'était tellement inhabituel chez un intellectuel, que cela a été remarquablement bien perçu. Et puis, j'ajoute une bonne trentaine d'émissions de télévision nationale depuis deux mois — parmi lesquelles les plus fortes en audimat : Jean-Pierre Foucault, Michel Drucker, Jean-Luc Delarue, pour ne citer que celles-là. Presque toujours je me suis moqué du personnage de Balladur, et à chaque fois j'ai insisté sur vos qualités humaines. En notre climat de corruption politicienne, les arguments sur la moralité la puissance de sympathie intime sont particulièrement payants. Je ne vous raconte pas cela pour quémander vos remerciements. Sachez que je suis toujours à vos côtés, un point c'est tout.

Comme il fallait aussi constituer votre comité de soutien, je vous ai apporté une trentaine de noms   et non des moindres. Le dernier en date, c'est Pascal Sevran ce matin. Vous savez qu*il accompagne Mitterrand tous les ans à Solutré. Avec son émission la Chance aux Chansons, il est très populaire   et notamment pour le troisième âge auprès de qui, me semble t il, il vous manque un discours. D'ailleurs je serais son invité principal dans les jours qui viennent, ce qui me permettra aussi de vous défendre à nouveau. Il serait bon qu'aux Bouffes du Nord le jeudi 9 vous puissiez échanger quelques mots avec Sevran. Il y a aussi tout un clan de gaullistes de gauche quine demande qu'à revenir, à condition que vous écriviez un petit mot à Philippe de Saint Robert ou que vous lui téléphoniez au :42 72 99 50. Cet Alceste ombrageux vous attend comme Jésus.

En revanche, j'ai absolument besoin de vous pour mon élection à l'Académie Française qui aura lieu le 6 avril. Balladur a quasiment fait l'élection de Fumaroli, qui était incertaine. Mes chances sont plus fortes au départ, mais ces messieurs du qui Conti seraient sûrement très flattés d'entendre votre voix   et surtout pardonnés du même coup d'avoir soutenu Balladur, du moins pour deux d'entre eux Jean d'Ormesson (46 24 98 49) et Alain Peyrefitte (45 24 33 88). Enfin, il faudrait que vous puissiez joindre le secrétaire perpétue,', Maurice Druon (44 41 43 00). Il y aurait aussi Hélène Carrère d'Encausse dont j'ignore le numéro. Avec ces quatre appels, vous me rendriez un immense service. J'ai eu quinze voix il y a quinze ans. Cette fois ci je devrais passer. Pardonnez moi si mon élection a lieu avant la vôtre   quand bien même votre septennat me parait plus important que mon immortalité. Voyons nous vite, je vous le demande.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, 12 mars 1995

Mr. Jacques Chirac


Cher Jacques Chirac,


Heureux de vous avoir entendu ce matin. Vous pouvez absolument compter sur moi en tout. Je vous suis aussi infiniment reconnaissant de votre soutien auprès de ces messieurs du quai Conti. J'ai déjà vingt voix promises dont il faut évidemment retirer le tiers. Il suffit de peu de chose pour que je passe. Vous pouvez me donner ce coup de pouce.

Aussitôt après vous avoir parlé, j'ai eu Fidel Castro qui me dit qu'il resterait exprès à Paris mercredi pour vous rencontrer — et ne partirait en Bourgogne que le lendemain. Il propose la matinée de mercredi, et même très tôt, puisqu'il est comme vous réveillé de bon matin. Sinon, ce serait après 17 h 00. Mon frère a un appartement parfaitement discret dans l'île Saint Louis, au 2 rue Budé, à l'angle du quai d'Orléans. L'immeuble est complètement vide, puisqu'il appartient à un milliardaire américain toujours absent. Pour garantir la discrétion de la rencontre, j'ai suggéré à l'ambassadeur de Cuba, son excellence Roa, que vous n'arriviez pas à la même heure, et que vous ne repartiez pas en même temps. Vous pourriez arriver avant, et lui après. L'avantage est aussi que nous serions à deux pas de l'Hôtel de Ville — et puis de toute façon, vous êtes mon ami, et Fidel Castro aussi, que je connais intimement. Vous aimerez sûrement ce magnifique dinosaure de l'histoire, et moi je serai votre petit Plutarque discret, en vous laissant seul à seul.

Je crois que nous avons ainsi toutes les garanties. J'espère que vous me direz oui.


Votre,

Jean-Edern HALLIER


 



Paris, 28 mars 1995

Mr. Jacques Chirac


Cher Jacques Chirac,


Merci de votre gentille lettre. Ce n'était pas la peine de faire l'effort de m'écrire. Nous pourrions tout simplement nous téléphoner quand c'est nécessaire. Je crois aussi qu'il faut que nous ayons un vrai entretien. Votre activité de campagne, votre énergie tiennent du miracle — et prouve d'avance à quel point vous serez un grand président si le bon vent persiste, comme nous l'espérons tous. En attendant, je ne chôme pas.

Primo : lundi prochain, je parle aux étudiants de Science po dans le grand amphithéâtre pour vous soutenir. Ensuite ce sera l'ENS et Polytechnique. Les étudiants m'aiment, et quand il prononce le nom d'un maître à penser, c'est toujours le mien qu'ils ont sur les lèvres. Telle est la récompense rétrospective des provocations passées — et désormais oubliées à jamais — qui m'ont coûté si cher.

A cette occasion, j'aimerais bien avoir quelques idées fortes venant de vous, ou de vos services pour orienter mon discours. Bien sûr, je saurai le faire tout seul, mais vous pourriez avoir quelques suggestions efficaces à me souffler.

Secundo : j'ai beaucoup travaillé aussi avec Madelin sur votre discours sur la jeunesse, le 9 avril. Il faut secouer gentiment les jeunes. Cela fera du bien. Ils vous estimeront, et cela plaira aussi aux grands aînés — pour s'adresser en même temps aux classes d'âge les plus avancées.

Tertio : il s'avère rétrospectivement que le train « Idées-Culture », par ses retombées, a été un grand succès. C'est bien la première fois que les intellectuels quittent leur chaise longue pour faire du terrain. En ce qui me concerne personnellement, j'ai toujours été le porte-parole sur France 3 régional. Deux à trois minutes à chaque fois, à l'heure de la plus forte écoute régionale, ça vaut tous les meeting du monde. En tout cas ça traverse les consciences endormies, hésitantes, sans pour autant avoir l'air d'être une réunion politique.

A ce propos, je suis content de savoir que la réunion culturelle du 10 avril, au Cirque d'hiver, aura bien lieu. Elle doit s'ouvrir cette fois-ci sur les provinces, comme je l'ai suggéré — et être en quelque sorte une conclusion élargie de notre voyage. Au travail de brise glace doit succéder désormais le dégel et le printemps chaleureux de votre vision présidentielle de la culture française. je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a des zizanies dans vos services culturels, vous le savez. Maintenant qu'ils sentent la victoire, ils se battent jalousement pour leur pré carré même s'ils n*ont rien fait   sinon de veillez administrativement aux choses, tout en évitant d'en faire plus qu'il ne faut. je ne veux pas me mêler de ces intrigues, ce n'est mon caractère. Aussi cette lettre pour vous demander personnellement de participer à l'organisation de la réunion, d'y prendre la parole sur les doléances françaises et aussi que n'y soient pas marginalisés mes deux compagnons de route, Guy Sorman et votre ami Denis Tillinac, à qui j'ai demandé de vous faxer un mot à ce propos   et qui sont tous deux informés, ainsi que Bernard Pons, de vous accompagner fraternellement vers la victoire.

Pour revenir à mes problèmes personnels, je poursuis ma campagne pour l'élection à l'Académie française qui aura lieu le jeudi 6 avril. je sais que vous êtes intervenu, comme vous l'avez toujours fait. Cette fois ci nous sommes en vue du poteau. Si je ne suis pas élu cette fois ci, ce sera de peu   et sans difficulté la prochaine fois. Autant que ce soit cette fois ci. Maurice Schumann et Maurice Rheims me sont plutôt favorables. Un simple petit téléphone de vous la semaine prochaine suffirait à les décider discrètement. Après treize ans de traversée du désert, cette élection me protégerait définitivement des frîpons et des vauriens   pour reprendre la lettre de Voltaire à Grimm pour faire élire Diderot sur son intervention. Pardonnez­moi de vous rappeler ce petit combat qui est le mien en plein cœur de votre vie débordée et épuisante. je me permettrai de vous rappeler la semaine prochaine. Sinon n'hésitez pas à le faire dès que vous avez un petit instant d'amitié à m'accorder.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, 28 mars 1995

Claude Chirac


Chère Claude Chirac,


Je suis resté bien silencieux auprès de vous, pardonnez-moi. Une vilaine rumeur m'a fait savoir que je vous avais trop téléphoné. De fait, je vous ai appelé trois fois, un point c'est tout — et c'est Jean-Louis Rémilleux qui vous a eu ensuite pour l'organisation difficile de l'émission de Paris Première avec Jacques Chirac. Etait-ce trop souvent vous appeler que de vouloir la meilleure émission possible ? Le résultat a été que pour la première fois Jacques Chirac a paru détendu sur un plateau, si j'en juge par les commentaires de la presse. Que voulez-vous, je me bats pour lui de mon mieux. Quand j'ai organisé le train « Idées-Culture » — secondé par Guy Sorman et Tillinac — personne n'y croyait, et le vent était à la défaite. Vous n'imaginez pas le travail de brise-glace qui a été le mien. Sur les vingt et une ville traversées, avec trois débats par jour, c'est moi qui a chaque fois était invité pour parler sur France 3 régional. Ainsi ai-je fait dix-huit interventions de deux à trois minutes à l'heure de la plus forte écoute locale — ce qui valait tous les meeting du monde. Et puis je n'ai pas arrêté depuis trois mois de prendre la parole à la télévision dans les émissions les plus publiques et les plus populaires — Jean-Pierre Foucault, Jean-Luc Delarue, Michel Drucker, etc… Compte tenu de mon statut d'intellectuel, je ne pouvais pas manquer d'avoir une grosse influence — et notamment en parlant de l'homme. Ensuite, à la réunion des Bouffes du Nord, j'ai amené au moins cent personnes dont les nouvelles générations d'écrivains et de musiciens. La semaine prochaine, c'est moi qui suis invité à parler à Science Po dans le grand amphithéâtre, avant d'aller à l'ENS et Polytechnique, puisque j'exerce une grande influence sur la jeunesse — du moins l'affirme-t-on. En tout cas, il faut croire que c'est vrai, puisque c'est mon nom qui vient naturellement aux lèvres des jeunes.

Je ne vous écris pas cette lettre pour me faire-valoir, pour mendier quelque poste ou titre. Je suis un homme libre et désintéressé. Je ne fais pas carrière politique. J'ai voulu simplement marquer ma reconnaissance humaine pour votre père qui m'a aidé dans la période la plus difficile de ma vie. Pour moi, c'était un devoir, et cela restera un devoir jusqu'aux élections. Simplement je voulais vous dire que j'ai été un peu triste de n'avoir été invité ni à « L'Heure de Vérité », ni à « La Marche du siècle » parmi les amis de Jacques Chirac. Vous connaissez mes problèmes personnels, ma longue traversée du désert sous la persécution socialiste et ma terrible vie d'aveugle. J'avoue que je suis sensible à la reconnaissance, j'en ai besoin. Tout ce que je demande, c'est de me trouver près de votre père dans sa marche victorieuse. J'aurai été un bon soldat — et comme je vous le disais je ne demande ni poste, ni médaille, ni décoration. Faites en sorte que je ne sois pas oublié. Aidez-moi. Je connais votre gentillesse et votre esprit d'équité. Je vous exprime ici, d'avance, mes remerciements.

Enfin, j'ai beaucoup travaillé avec Madelin sur le discours sur la jeunesse du 9 — et je dispose de tous les documents sur la province qui seront utiles le 10, pour la réunion sur la culture où je prendrai la parole, cela va sans dire. Il y a quelque zizanie dans le soutien culturel à Jacques Chirac dont je ne veux pas me mêler. C'est pour cela que je m'adresse directement à vous. Enfin, quel message vous parait-il le plus efficace auprès des étudiants la semaine prochaine ? J'attends avec impatience de vos nouvelles — et si vous ne me rappelez pas, je me permettrai de le faire moi-même sans craindre cette fois-ci de vous déranger.


Avec mille excuses pour ces petits aveux de faiblesse humaine,

Je vous embrasse très fort.

Jean-Edern HALLIER




Paris, 28 mars 1995

Patrice de Plunkett

Figaro Magazine


Cher Patrice,


Merci de ton coup de main. La victoire est possible. C'est maintenant qu'il faut agir. Je te rappelle les quatre noms dont nous nous sommes convenus :

1. Le Révérend Père Carré. L'intervention auprès du nonce apostolique me parait judicieuse. D'autant que j'ai renvoyé le procès en canonisation du Père de Foucault à la Causa dei Santi — et que c'est le père Carré qui m'avait demandé de le faire.

2. Cousteau. Je ne le connais pas, mais je crois qu'il est bien avec Poirot-Delpech que j'ai étrillé dans le Figaro Magazine. Il faudrait que je puisse le rencontrer pour le charmer.

3. Jacqueline de Romilly. Je l'admire, mais je ne la connais pas. J'ai simplement reçu d'elle une lettre aimable et ambiguë.

4. Pierre-Jean Rémy. Très important. C'est un vieux copain du samedi à la Closerie des Lilas, mais nous nous voyons très rarement, et l'eau a coulé sous les ponts. Il est pour Rouart, mais cela peut changer grâce à toi.


Je t'embrasse,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 28 mars 1995

Patrick Poivre d'Arvor

TF1


Cher Patrick,


Depuis le procès de Lyon nous ne nous sommes pas revus. Quand déjeunons-nous ? Je suis mélancolique de toi…

A part cela, la campagne de l'Académie française est bien engagée. L'élection aura lieu le jeudi 6 avril, et si ça marche nous ferons tous ensemble la fête. Je ferai un petit dîner d'intimes où ta place sera bien sûr parmi nous. A ceci près qu'il ne faut vendre la peau de l'ours — quand bien même est-ce un ours à habit vert.

Je te rappelle que tu dois joindre Alain Decaux, et aussi Jean Guitton qu'il faut d'abord rassurer. N'oublie pas d'intervenir, c'est maintenant qu'il faut agir. Et puis connais-tu Cousteau ? Ou ton copain Nicolas Hulot ?

Parlons-nous dès que possible.


Ton ami,

Jean-Edern HALLIER




Paris, le 28 mars 1995

Roger Thérond

PARIS MATCH


Cher Roger Thérond,


N'oublie de me donner un coup de main pour l'Académie. Je te rappelle les noms.

1. Cousteau. Très important, d'autant qu'il ne m'a pas encore vu.

2. Carrère d'Encausse. Je ne la connais pas du tout, mais je la crois très sensible aux pressions médiatiques.

3. Leprince-Ringuet. Je lui rends visite ce matin. C'est exceptionnel, puisqu'il ne reçoit jamais. Tu peux faire le coup de pouce décisif.

Si ça passe, nous ferons la fête le jeudi 6 avril au soir.


Je t'embrasse.

Ton petit,

Jean-Edern HALLIER




Paris, 4 avril 1995

Mr. Jean-Pierre Denis


Cher Jean-Pierre,


Pardonne-moi de ne pas t'avoir envoyé les notes sur le discours sur la jeunesse. Ça fait 30 pages, et nous nous sommes aperçus que ça fait trop pour le fax, si bien que l'un de mes amis te le déposera demain avant midi à l'Hôtel de Ville. Si tu veux que je fasse la rédaction à partir des concepts décidés, préviens-moi — et dans tous les cas de figure appelle-moi pour dire ce qu'il en est.

Je suis dans le sprint final dans ma campagne pour l'Académie. J'ai les meilleures chances mais je risque une élection blanche. J'ai vu Maurice Rheims ce matin qui est un chiraquien fidèle, mais il ne semblerait pas que le maire de Paris lui ait téléphoné. Probablement ne l'a-t-il pas eu quand il l'a appelé. Il votera au premier tour pour Jean-Marie Rouart, qui est un balladurien ouvert. Ce serait vraiment trop bête si je n'avais pas la voix de Rheims pour insister particulièrement sur le choix de ce grand électeur. Parles-en à Jacques Chirac. Les choses deviennent urgentes, puisque mon élection présidentielle à moi aura lieu le jeudi 6 avril.


Je t'embrasse fraternellement en attendant de me faire prendre en auto-stop par toi sur la route Penmarch et de ne jamais me faire piéger comme ton cousin à la mode de Bretagne…

Jean-Edern HALLIER




Paris, 5 avril 1995

Mr. Jacques Chirac

Cher Jacques Chirac,


Je vous ai écrit il y a deux jours en réponse à votre dernière lettre. C'est vraiment bien dommage que nous ne nous parlions pas plus souvent, ne serait-ce que pour des raisons de simple efficacité. Plusieurs points très urgents à l'ordre du jour. Primo : j'apprends que rien n'a été décidé pour votre interview dans Paris Match, journal dont je comprends parfaitement que vous puissiez être mécontent — après qu'il ait tout fait pour privilégier Balladur. N'empêche que c'est un grand organe populaire qu'il ne faut pas négliger. Si vous acceptez que ce soit moi l'interviewer, je vous ferais un superbe entretien, augmenté d'un portrait que je vous soumettrai tout en préparant le reste avec Jean-Pierre Denis. Si c'est moi qui le fais, Paris Match sera en plus obligé de donner un retentissement maximum à notre dialogue — d'autant que je suis un collaborateur régulier du terrible et fluctuant Roger Thérond. Secundo : j'espère que vous avez vu mes notes pour le discours sur la jeunesse. Si vous le voulez, je peux les lier en un style efficace. En revanche, je suis furieux de ne pas avoir été invité à parler le 10 avril, sur « la culture » au Cirque d'hiver — d'autant que les députés qui appellent à cette réunion sont précisément ceux que j'avais mobilisés personnellement pour venir dans les gares, tel Christian Jacob à Rennes, ou Guillerm à Limoges, pour ne citer que ceux-là. Ce ne sont pas les derniers récupérés de la gauche-caviar ou du centre — et qui plus est sans aucun poids électoral — que nous avons tous cherché à faire parler. Ceux qui sont invités ne représentent rien médiatiquement. Il ne s'agit que d'une sous-intelligentsia parisienne. Comme je vous l'écrivais, votre entourage culturel se tirent dans les pattes, et surtout reste abominablement jaloux de son pré carré. D'ailleurs vous le savez — et il ne s'agit en rien des vanités d'écrivains ou d'intellectuels, mais de l'administration. J'ai vu Jean-Jacques Aillagon hier soir qui m'a enfin donné la liste de ces invités quelconques, et qui n'attireront pas un chat. Aillagon m'a dit qu'il ne voulait pas non plus que Frédéric Mitterrand prenne la parole sous prétexte qu'il avait déjà pris position. Moi, je vous ai choisi publiquement depuis octobre dernier — et il a fallu le premier renversement de sondages pour que Frédéric Mitterrand se manifeste. L'argument ne tient pas. Ce qui est grave, c'est qu'après avoir réussi notre train avec Sorman et Tillinac, nous ne soyons pas admis à parler des doléances provinciales. La culture, ce n'est pas seulement la brochette parisianiste que l'on veut mettre en avant, mais la France profonde, avec ses universités et ses créateurs   ce que j*appelais le tiers Etat culturel. Parmi ces gens là qu'il faut d'abord toucher, personne ne comprendrait que je sois interdit de parole   d'autant que je ne demande qu'à faire un exposé sobre et bien informé qui me parait indispensable à la réunion si elle veut avoir quelque cohérence et quelque portée.

J'ajoute que je dois faire un grand interview dans le Figaro sur la culture le 10, c'est à dire le jour même de la réunion, et d'ores et déjà je viens d'être invité le 23 à 20h00 sur TFI, et tout de suite après sur France 3, puisque qu'il faut croire que je suis considéré par les médias comme le seul intellectuel d'envergure à vous avoir soutenu   ce qui n'est probablement pas l'avis d'une partie de votre entourage. Ne m'infligez pas ce qui serait pire qu'une blessure d'amour propre, mais une vraie injustice   et par dessus tout un manque consternant d'efficacité. je ne sais plus à quel saint me vouer, sinon à Dieu le Père qui m'a toujours bien entendu.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER


PS : c'est demain, 6 avril, l'élection à l'Académie française. Nous sommes au jour j   1. Avez vous eu Schumann et Rheims ? je pense surtout qu'il faut peser sur Maurice Rheims, qui soutient au premier tour le candidat hyper­balladurien Jean Marie Rouart. Ce serait trop bête qu'à une ou deux voix près, je manque le coche. Il suffit vraiment d'un rien, une carte de visite de vous qu'il recevrait demain matin. De toute façon, je vous dédie mon habit vert qui aura un beau goùt de pomme.




Paris, le 20 avril 1995

Mme Bernadette Chirac

Hôtel de Ville


Bonjour grande reine républicaine et cousine,


Vous avez tenté en vain de me joindre au téléphone, et moi je tente sans succès de vous atteindre depuis le meeting sur la jeunesse où nous nous sommes entrevus. J'ai tant de choses à vous dire que tous les jours ce retard me paraît peser le poids du monde. Quand puis-je vous rendre visite ? Etes-vous libre pour un thé prochain ? A chaque fois que je vous appelle, j'entends bien la musique de la mairie de Paris, mais jamais celle de votre voix.

Donc, je vous donne mes téléphones : 45 00 13 94 ou 44 17 99 32. Je sais que vous êtes glorieusement submergée. Nous n'étions pas bien nombreux en janvier pour soutenir Jacques Chirac, et j'imagine innombrables ceux qui, aujourd'hui, se pendent à votre sonnette. Je serai chez moi en fin de journée espérant votre appel.


En respectueuse affection,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 23 mai 1995

Monsieur Jacques Chirac

Président de la République

Palais de l'Elysée


Monsieur le président de la République,


Je suis triste, découragé et profondément malheureux. Je me sens à la fois la victime d'une injustice profonde et d'une exclusion insidieuse. Je vous ai écrit à plusieurs reprises, vous ne m'avez pas répondu. Je vous ai demandé de m'occuper de la Francophonie, ce qui n'était pas une ambition disproportionnée avec mes capacités — et ce qui représente en plus pour moi une impérieuse mission de défense et d'illustration, celle de la civilisation française. L'avez-vous seulement su ? M'avez-vous même lu, bousculé comme vous avez dû l'être par la préparation du ministère ? Connaissant vos qualités humaines et votre gentillesse vraie, je sais que vous m'auriez répondu aussitôt — et en tout cas téléphoné sans attendre. Maintenu dans l'ignorance de mes messages, comment auriez-vous pu me répondre ? Pour être sûr, cette fois-ci, que ma lettre vous arrive, je me permets d'en adresser le double à votre épouse, Bernadette — par l'intermédiaire du professeur Pouliquen, lequel est un ami intime, discret, et qui protège ma vie d'aveugle. J'en adresse aussi un exemplaire, pour qu'ils vous la remettent, à deux amis qui me connaissent depuis des années. Ils sont vos proches ministres, Bernard Pons et Alain Madelin. Au cas où vous me reprocheriez cette démarche multiple, sachez qu'elle m'est dictée par une sorte de désespoir. Je vous demande donc une audience dès que possible.

Je veux bien que vous jugiez que je ne méritais pas encore de responsabilités, mais je n'ai même pas eu l'amitié simple que j'attendais. Enfantinement, je me suis senti blessé de ne pas avoir été invité à la transmission des pouvoirs de l'Elysée. J'ai téléphoné deux fois. On m'a quasiment raccroché au nez, en me déclarant que j'avais quand même le droit de me mêler à la foule sur les Champs Elysées, comme n'importe quel badaud. J'ai eu mal, je l'avoue. Je me suis senti lourdement exclu de la reconnaissance simple et fraternelle des compagnons de route.

Primo, voici pourquoi je me sens bien mal à l'aise. Vous ne m'avez pas dit un mot non plus sur le train « Idées-Culture » qui a parcouru la France à l'heure où vous étiez au plus bas des sondages — et dont j'ai pris l'initiative, entraînant à ma suite Denis Tillinac et Guy Sorman. J'ai servi de brise-glace pour remonter le courant. Ce n'était pas facile, croyez-moi. Ai-je fauté ? Ai-je commis quelques imprudences irréparables dans mes interventions ? A cette occasion, j'ai été quinze fois l'invité principal de la télévision régionale, à l'heure de l'information de grande écoute — ce qui valait en France profonde des meetings démultipliés, et avait d'autant plus de poids que ce n'était pas un engagement de parti. Au cours de mon voyage, une dizaine de futurs ministres sont venus m'attendre sur le quai, heureux de mon action d'homme public et libre. Quelle maladresse ai-je pu commettre ? A mon retour, j'ai fait toutes les grandes émissions d'audience populaire, profitant à chaque fois pour dire quelques phrases sur vous. Tout le monde s'est accordé pour considérer qu'elles avaient eu un impact considérable. De même ai-je déstabilisé en premier Balladur, avec quelques mots d'esprit cinglants et repris par l'ensemble de la presse. Au point que Sarkosy m'a convoqué lui-même, à Bercy, pour me menacer de suspendre mon accord général sur mes impôts que vos services m'avaient permis.

Vous êtes aussi venu sur Paris Première, où je vous avais aménagé un plateau parfaitement amical — émission dont la même presse a affirmé que pour la première fois vous vous montriez parfaitement à l'aise sur un plateau. Pourtant vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir qu'on vous a affolé d'avance, et que vous avez bien failli ne pas venir.

En mon combat pour vous soutenir, je ne me suis pas contenté du train et de la télévision. Ayant un puissant impact auprès de la jeunesse, j'ai été le seul intellectuel de renom à multiplier dans les grandes écoles les débats pour les présidentielles — et je vous citerai au passage Science po, Normale sup, etc… J'ajoute que j'ai contribué par certaines de mes idées à plusieurs de vos discours — et notamment à celui que vous avez prononcé à Bercy pour la jeunesse. J'ai un peu honte de vous énumérer ici mes mérites comme n'importe quel politicien qui voudrait s'insérer dans un quota de représentation majoritaire.

Pour un président de la République, il y a aussi un devoir d'ingratitude que je respecte — et que j'approuve même. Avec mes quatorze années passées dans l'opposition acharnée au socialisme mitterrandien, j'ai été obligé de faire bien des provocations pour survivre — et me maintenir à la surface des médias. Je n'avais pas le choix. Cette page de ma vie est définitivement tournée. J'entre dans ma soixantième année. Je suis prêt à mettre à votre service la force positive de mon caractère qui est considérable. J'ai été élevé dans une famille de grands serviteurs de l'Etat et je sais ce que ça signifie. Vous a-t-on dit que j'étais dangereux, ou imprévisible comme il arrive encore parfois qu'on puisse le craindre ? Pour vous citer un exemple précis, on m'a tendu plusieurs fois la perche contre Jacques Toubon avec qui j'ai quelques désaccords culturels. Comme il était l'un de vos derniers fidèles au gouvernement, je me suis tenu sur mon devoir de réserve — et je l'ai même défendu.

J'ai aussi arrêté volontairement l'Idiot International qui me permettait d'être un formidable porte-parole auprès de la jeunesse. Sa liberté m'a paru excessive dans le combat que je menais à vos côtés — et cette période journalistique et satirique, je l'ai close pour l'avenir. Je me pose mille questions douloureuses. Suis-je redoutablement imprévisible — et par conséquent non fiable ? Dans l'exercice le plus périlleux qui soit, mon émission de télévision tournée dans les conditions du direct et qui n'a jamais eu la moindre coupure prouve qu'en quarante-six heures successives, j'ai toujours su jusqu'où aller trop loin — et manier cet instrument hypersensible qu'est le talk show. J'ai l'impression de me justifier ici laborieusement, comme si pesait toujours sur moi une légende que mon comportement a durablement démenti depuis trois ans.

Secundo : je veux pouvoir aider votre septennat et le servir fidèlement. Votre aide auprès de la banque Vernes m'a permis de sortir du gouffre. J'ai mis toute mon énergie pour remonter. J'y suis presque parvenu — et j'ai l'impression aujourd'hui, enfin arrivé, de glisser sur la berge. Pourtant le plus dur était fait. Cela n'a pas été sans quelques inconvénients. Ainsi, j'aurais probablement été élu à l'Académie française, au lieu d'une élection blanche, si le secrétaire perpétuel, Maurice Druon, qui m'avait invité à me présenter en poussant ma candidature, ne m'avait pas abandonné et qui entraîna ses nombreuses voix derrière lui en apprenant que je militais pour vous. Vous savez qu'il était très balladurien en ce temps-là. Tout ceci n'est pas bien grave, mais je suis obligé de vous exposer ma situation. Aujourd'hui, il y a un gros effort à faire, que vous nous proposez à tous magnifiquement. Vous avez mon enthousiasme, mais rien d'efficace politiquement ne peut s'accomplir sans le soutien de la culture et des médias qui sont prêts à vous mettre toutes les peaux de banane possibles. Rien que cette semaine, on a la désagréable surprise de voir Anne Sinclair inviter Kouchner à 7/7 — et Elkabbach faire un long interview dans le FIGARO, où il se vante impudemment de ne rien vouloir changer. Il faut guérir à tout prix de cette auto-intimidation devant les restes du caviar rose. Il faut créer une réelle alternance comme aux Etats-Unis, et ne pas laisser indéfiniment le personnel de gauche aux commandes. Le socialisme n'a pas hésité à changer les responsables. Il y aurait un profond découragement chez les gens intelligents et fidèles — et surtout parmi les jeunes générations si vous ne prenez pas des décisions en ce sens. J'ajoute qu'à la première faute, on n'épargnera pas votre premier gouvernement qui a aussi besoin de s'appuyer sur une pédagogie médiatique, et une stratégie de l'espérance. Ici, je suis votre homme.

Certaines de mes attaques passées contre le socialisme m'ont valu beaucoup d'inimitié de gens qui sont toujours en place, et qui attendent la première occasion pour déstabiliser le climat de confiance. Si je vous demande quelque responsabilité, c'est qu'il s'agit aussi de ma propre survie intellectuelle. Si vous ne me donnez pas quelque puissance — et surtout quelque légitimité pour me faire respecter —, je risque d'être à nouveau marginalisé. Les premières moqueries commencent. Je cache comme je peux que je ne vous ai pas encore revu. Enfin, je n'ai pas l'intention de changer d'attitude. Je vous suis fidèle, et je le resterai. Sachez seulement que ma situation est douloureuse, difficile. Je fais front. J'assume, comme vous dites. Ce n'est pas tous les jours drôles. J'ai quatorze ans de traversée du désert à reconquérir. Si je l'avais voulu, j'aurais été dix fois ministres de Mitterrand. J'ai payé si lourdement les conséquences de mon orgueil que je ne peux plus me permettre de ne pas reprendre l'une des premières places dans la république. Elle me revient par ma loyauté et mon talent. Comprenez-moi. Je ne vais pas bien. Je ne demande pas seulement au président de la République une simple justice à mon égard, mais à l'homme que vous êtes de m'aider.


Dans l'attente de vous voir dès que possible, je vous prie de croire, Monsieur le président de la République, en mon amitié respectueuse.

Jean Edern HALLIER




Paris, le 24 mai 1995

Mr. Jean-Pierre Elkabbach


Cher Jean-Pierre Elkabbach,


J'ai lu hier ton interview dans le Figaro, et je dois dire que j'ai bondi au plafond. D'aussi loin qu'il m'en souvienne du temps jadis, tu es un homme charmant, un extraordinaire journaliste passionné et aux aguets, une sorte de plaque sensible de l'époque.

En revanche, tu ne connais rien à la culture. Ta chaîne est épatante, mais si il y a une lacune dramatique, c'est bien sur ce plan-là. Je ne puis m'empêcher de t'écrire — surtout après toutes mes polémiques passées sur la sous-culture journalistique qui ont marqué profondément il y a quinze ans, et qui restent toujours si vraies. Pour parler des livres, il faut un professionnel — ou un écrivain véritable. Pivot a marqué son temps, je le concède, mais ce n'est pas toi qui l'a inventé. En supprimant à juste titre l'émission de Bernard Rapp, tu lui a donné une série qui est largement au-dessus de ses moyens intellectuels. Il n'a pas d'autre pensée que la mode ou le dépliant des attachées de presse. C'est un gentil garçon, je veux bien, mais au moins le Pierre-André Boutang d'Océaniques connaissait-il la littérature. Ne parlons pas non plus du Cercle de Minuit. C'est complètement ringard, vieille gauche constipée, clichés convenus. Au moins Daniel Schick aurait-il été plus pervers et drôle qu'une vieille maîtresse présidentielle revenue de France Culture et des snobismes complètement dépassés pour la jeunesse. Enfin, ne parlons pas de Philippe Tesson. D'abord la femme de Closets garantie d'avance l'échec — et Patrick Poivre d'Arvor a été obligé de se séparer de Jannick Jossin qui lui portait la poisse. Quant à Philippe Tesson, c'est un honnête homme et un admirable journaliste politique, mais il ne lit pas les livres et manque de culture générale. Que veux-tu, il faut connaître le grec ou le latin — et savoir distinguer la qualité d'une traduction anglaise ou savoir si un roman de Mishima n'est pas traduit de l'américain !

Bref, si tu veux défendre la véritable culture, il faut éviter la confusion des valeurs — et surtout des emplois. On ne va pas demander à un formidable représentant en aspirateurs de disserter sur la métaphysique et à un journaliste politique d'analyser la poésie du XVIème siècle. Je l'ai appris dans mon émission, le Jean-Edern's Club, qui casse tous les audimats du câble — et brise pour la première fois sont encerclement médiatique. Oui, j'ai appris qu'une pédagogie amusante et sérieuse à la fois pouvait rendre aux téléspectateurs le bonheur de lire et d'apprendre. Si je t'écris cela, c'est qu'en un an, je suis devenu un professionnel des médias — tout en restant un grand professionnel de la littérature. Le public aime ça. Il rit, et en plus il a l'impression qu'on le respecte.

Si je t'écris cette lettre polémique et affectueuse, c'est que j'ai envie de te revoir — et de poursuivre ce débat entre nous. A moins que je ne te réponde dans le Figaro ou ailleurs. Cela pourrait être piquant. Je vais voir si j'ai le temps. Dînons un de ces soirs chez Lipp. En tout cas, téléphonons-nous.


Jean Edern HALLIER




Paris, 24 mai 1995

Mme Bernadette Chirac


Chère présidente et cousine,


C'est la troisième fois que je vous écris, et je suis sûr désormais que mes messages ne sont parvenus ni à vous, ni à Jacques Chirac. Cette fois-ci je passe par le messager discret d'amitié qu'est le professeur Pouliquen, et je suis sûr que vous pourrez enfin me lire. J'en ai gros sur le cœur, vous vous en rendrez compte.


J'espère vous revoir très bientôt, comme nous nous l'étions promis. Je vous embrasse très fort et très respectueusement.

Jean Edern HALLIER


 

 

Paris, le 5 juin 1995

Hôtel Danieli

La Réception

VENISE


Cher Monsieur,


Je vous confirme que je vous retiens une chambre à grand lit + une petite chambre. Soit pour trois personnes. J'arriverai mardi dans la soirée, ou mercredi matin au plus tard, selon les places disponibles par avion.

J'aime beaucoup les chambres du dernier étage, avec balcon, dans les nouveaux bâtiments. Si c'était possible, je vous en serai très reconnaissant. Vous me connaissez très bien. Je suis un écrivain français de grande renommée, et je descends toujours chez vous depuis des années, je vous le rappelle, pour le cas où vous ne sauriez plus qui je suis.


En amitié,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 6 juin 1994


Je, soussigné Jean-Edern Hallier, demeurant 29, avenue de la Grande Armée 75116 PARIS, donne procuration à Monsieur Fernand Kergourlay pour empêcher la vente de mes meubles au château de la Boissière, changer les serrures, et barrer s'il le faut les fenêtres de la grande salle du dedans. Il peut en informer messieurs René et Alain Gestin, afin que ces derniers l'aident dans ce travail de protection. De même que maître Paul doit être mis au courant de la situation familiale difficile qui m'oblige à prendre ces précautions pour sauver le patrimoine de la famille.


Jean Edern HALLIER




Paris, le 19 juin 1995

Mr. Jérôme Monod


Cher Jérôme Monod,


Il était difficile hier de parler en famille et impossible de mettre une chaise sur le passage des garçons. De toute façon, il faut que nous ayons une discussion confidentielle — si possible avant votre départ pour le Liban. Les conseils d'un grand patron comme vous, fraternel, ouvert, et profondément intelligent sont nécessaires au pauvre écrivain que je suis. Politiquement, je me sens très perplexe, et surtout après les municipales qui montrent qu'il n'y pas d'état de grâce. J'ai dit à tout le monde qu'il fallait lancer une campagne sur l'emploi appuyée par la télévision, pour créer une dynamique d'espérance dans la nation. Or les médias nous sont hostiles et restent profondément socialistes. Vous avez été le seul à prendre l'initiative que j'espérais, en proposant des embauches dans les sociétés que vous contrôlez. Il aurait fallu donner plus de retentissement à ce qui reste une formidable démarche individuelle, mais où il me semble que personne ne se concerte.

Comme j'ai fait le train « Idées-culture », je prépare « Idées-Médias » dont je veux vous parler, ainsi que de culture et de télévision où je suis sur le carrefour des chemins — ne voulant pas me laisser attirer par le chant des sirènes. Tout le reste, je vous le dirai de vive voix.

Merci de l'attention que vous me portez. J'espère la mériter dans l'avenir avec loyauté et reconnaissance.


En amitié,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 27 juin 1995

Mr. Jacques Chirac

Président de la République

Palais de l'Elysée


Cher Jacques Chirac,


J'ai eu un cauchemar l'autre nuit, je voyais Bernard-Henri Lévy sur le perron de l'Elysée, reçu avant moi. Quand je me suis réveillé, j'ai su que je n'avais pas rêvé. Pourquoi rendre à quelqu'un de complètement disqualifié sa légitimité, et recevoir le comité du Nouvel Observateur comme s'il s'agissait d'une instance politique ou universitaire ? Qui vous conseille culturellement ? Pas de connaissances réelles du milieu et de ses rapports de force, on a l'impression que c'est une lectrice des news-magazines qui s'inspire des modes éculées. En tout cas, elle a ces quinze ans de retard. Depuis la mort de Sartre, il n'y plus de gauche intellectuelle. Heureusement que même la presse n'a donné aucun écho à cette délégation, comme pour me donner raison. En tout cas, c'était décourager ma génération culturelle, plus tous les jeunes esprits brillants qui attendent tout de vous. Il eut mieux valu téléphoner aux langues orientales pour connaître le nom des meilleurs chercheurs sur le Balkans. Il y en a de remarquables, ils n'auraient demandé qu'à vous rencontrer. Pour le reste, j'attends toujours de vous revoir. Je sais que vous avez lu ma dernière puisque Bernard Pons vous l'a remise en mains propres. Je t'ai donnée aussi à votre épouse Bernadette. J'en ai également parlé à Jérôme Monod. Votre silence me rend d'autant plus malheureux que je sais que je peux vous aider — et que rencontrant souvent vos proches et vos ministres je ne puis prendre une décision sur mon avenir sans avoir eu au préalable une bonne conversation avec vous. Je regrette même de ne pas avoir insister davantage pour vous voir plus tôt, puisque je m'aperçois aujourd'hui que j'avais bien raison de le vouloir. Vous me faites aller très mal, alors qu'il suffit d'un coup de votre baguette magique et présidentielle pour me sortir de mon humeur morose. C'est moi qui ai inventé le concept d'exclusion, que j'ai développé pendant de longs mois dans l'Idiot International avant d'être largement repris dans votre campagne. Serait-ce ma punition de devenir un exclu d'en haut ?

Que dois-je faire ? M'exiler aux Galapagos ? M'incendier avec un jerrican de pétrole sur le trottoir de l'Elysée ? Ou tout simplement vous écrire une lettre publique ? Ne craignez rien, je ne ferai rien de tout cela. Je vous suis profondément fidèle et attaché. Sauf que, pauvre godillot, mes semelles baillent. Je n'ai pas assez d'argent pour changer de chaussures — et même me payer le billet qui me permettrait d'aller retrouver les iguanes du Pacifique.

Sachez aussi que je réserve mes critiques pour vous seul — même si j'élargis pour quelques-uns le petit cercle de mon désespoir privé.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 4 juillet 1995

Mr. Jean-Pierre Denis


Cher Jean-Pierre,


Comme d'habitude, tu es très difficile à joindre, mais je ne t'en veux pas. Je sais à quel point tu es occupé. Il n'en reste pas moins que je n'ai toujours pas mon rendez-vous avec le président. Je sais que Bernard Pons n'a pas pu le voir au dernier conseil des ministres, mais il faudrait que tu le rappelles pour qu'il le fasse demain — et d'ailleurs, je sais qu'il l'a noté. Je vois enfin Bernadette Chirac jeudi. Vos forces conjuguées d'amitié et d'étonnement devant la situation devrait finir par aboutir.

J'ai déjeuné aujourd'hui avec Patrick Poivre d'Arvor, vieil ami de toujours. Il faudrait que vous puissiez vous rencontrer. Soit dans les jours qui viennent à Paris, soit en Bretagne cet été. Dis-moi vite quand tu y seras. Il pourrait se joindre à nous pour le fameux déjeuner de la pointe du Van, si l'attente ne m'a pas définitivement épuisé et changé en naufragé de la victoire…


En amitié,

Jean Edern HALLIER


 



Paris, le 4 juillet 1995

Mr. Bernard Pons


Cher Bernard Pons,


N'oubliez pas, je vous en conjure, de parler de moi à Chirac au conseil des ministres. Je vois Bernadette Chirac jeudi à midi, et j'ai envoyé un petit mot à Jean-Pierre Denis. Les forces conjuguées de l'amitié devraient aboutir.

J'attends aussi la joie de vous revoir entre un lambris doré et un bon restaurant secret. Je vous rappelle aussi que j'aimerais bien un livre de vous pour faire connaître l'homme exceptionnel que vous êtes. En deux ou trois jours de conversation cet été, nous pourrions aboutir.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 10 juillet 1995

Mme Bernadette Chirac


Ma chère Présidente et Bernadette préférée,


Merci de me prendre sous votre aile protectrice. J'ai passé un moment délicieux avec vous, et j'espère pouvoir vous entraîner dans les mois à venir en de petites fugues amicales. Nous nous comprenons à la fois entre les mots et dans les mots eux-mêmes. Désormais que dois-je faire pour avoir un rendez-vous avec le président de la République ? Dois-je appeler Marianne Ibon ? Le viel enfant terrible que je suis saura devenir le défenseur institutionnel d'une certaine idée de la culture que nous avons tous les deux. Vous le sentez mieux que quiconque, avec le bon sens de nos familles.

Si bien que je me sentirai tout à fait à l'aise avec les enfants des écoles, le 14 juillet. Il manque toutefois un autre enfant, que j'aimerais bien inviter — qui a été oublié, et qui le mérite plus que quiconque. Il s'agit du petit Yann-Edern dont toute la presse parle. Il porte mon prénom parce que sa mère adore mes livres. Il vient d'être reçu à son bac à 14 ans avec 16 de moyenne. Il est aussi au conservatoire ; c'est un petit prodige. Il rêve d'être invité à l'Elysée pour la fête nationale. Puis-je l'emmener avec moi ? J'ai promis à sa famille d'intervenir auprès de vous.

Je vous embrasse respectueusement,


Jean Edern HALLIER




Paris, le 13 juillet 1995

Mr. Jean Drucker

M6


Cher Jean Drucker,


Ce mot pour vous donner de mes nouvelles toutes fraîches. Comme convenu, j'ai rencontré hier, en compagnie de mon co-producteur, Jean-Louis Rémilleux, votre directeur de programme, Thomas Valentin, qui m'a paru à la fois sympathique et remarquable. Notre projet se présente bien, à une importante réserve près, celle de la date de la première diffusion dans l'hypothèse d'un accord définitif entre nous…

Depuis notre dernière rencontre, j'ai longuement réfléchi. En me faisant la proposition que vous m'avez faite, vous avez mis à jour les raisons inconscientes que j'avais de venir sonner à votre porte. Elles ne sont pas innocentes. Quand nous avons parlé du bien ou mal fondé de mes polémiques et de la nécessité d'un sérieux implacable, j'ai tout d'un coup compris qu'avec Jean-Edern's Club, j'étais au bord de faire du « consumering » culturel — c'est-à-dire de continuer à ma manière ce que vous faites déjà avec ces remarquables émissions que sont Capital et Culture Pub. Je suis naturellement dans l'esprit de M6. Or le « consumering » n'existe pas en matière de culture, et ce serait une grande chose que de l'inventer à la télévision, tout en montant un plateau de jeune simultané. Vous m'avez poussé dans ma propre voie, avec une belle intuition fraternelle.

Seulement, il faut transformer l'essai après l'avoir marqué. Je sais que nous nous y sommes pris très tard pour les grilles de rentrée, mais si nous décidons de travailler ensemble, pourquoi attendre. Je bénéficie d'un extraordinaire climat de sympathie — et d'une énorme médiatisation. Cela ne peut pas durer indéfiniment. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. L'effet d'annonce sera aujourd'hui considérable, et demain plus difficile à monter. Il faut profiter de l'élan, augmenter le mouvement. Si nous commençons mi-octobre par exemple, j'ai plus que largement le temps de préparer l'émission pour qu'elle se fasse tout de suite à son meilleur niveau. Vous rendez vous compte, ça fait trois mois de préparation à partir de maintenant.

Voici donc mes premières impressions. Je voulais vous en tenir informé. D'autant que ma position est très claire.


En amitié respectueuse. A bientôt, je l'espère…

Jean Edern HALLIER




Paris, le 13 juillet 1995

Mr. Jérôme Monod


Cher Jérôme Monod,


Comment allez-vous ? J'espère vous revoir avant les vacances. Ça me ferait tellement plaisir de vous inviter à déjeuner avec votre femme et vos enfants du côté du Dôme, pour changer du Balzar. C'est très agréable le dimanche.

Je ne pars pas en vacance. Hélas, je n'en ai même plus les moyens financiers. Les treize ans de mitterrandisme et les hypothèques de Tapie ont fait de moi un misérable qui essaie de faire face avec le plus de courage possible. Seulement, ce n'est pas toujours facile. Télévisuellement les choses se passent très bien. J'ai renouvelé mes accords avec Paris Première, et à part la date (la rentrée ou janvier prochain, ce que je ne voudrais pas) je me suis presque mis d'accord avec Jean Drucker pour une nouvelle émission sur M6. Ce qui est dur, accablant même, c'est l'attente de mon rendez-vous avec le président de la République. Avez-vous des nouvelles ? J'ai longuement vu Bernadette Chirac qui m'aime beaucoup, mais rien n'arrive. Il y a quelque chose d'incompréhensible, une sorte de main mystérieuse qui s'interpose sans cesse entre le président de la République et moi. Je ne veux pas prononcer son nom, par solidarité et devoir de réserve. Comment faire ? Jacques Chirac avant sa campagne électorale m'avait proposé de diriger son musée imaginaire de l'an 2000. Depuis je me suis bien battu pour lui que je sache. Pas un mot, rien. Je ne suis même pas invité au défilé du 14 juillet — et si vous risquez de me voir demain à la garden party, c'est parce que j'ai mendié mon invitation à Bernadette. Il y a quelque chose de bizarre, de vraiment très douloureux. J'entre dans ma soixantième année, et je ne veux plus faire d'agitation. Aveugle, je n'en ai plus la force, mais je me prive aussi, en cette attente stérile, de toute attitude indépendante.


J'ai terriblement besoin de votre soutien.

En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER





Paris, le 1er septembre 1995

Mr. Patrick Le Lay

TF1


Cher immense président, excellence suprême du saint-empire cathodique et apostasique.


C'est tout de même très énervant de ne pas vous entendre. Je vous ai appelé un million de fois, et même plus. Nous allons finir par nous battre en duel en haut de la tour de TF1 — ou sur le gazon de votre préférence.

Ce n'est pas la question de l'émission, dont je peux à la rigueur me foutre. Ce sont nos relations personnelles, fraternelles et bretonnes qui sont en jeu.

Parlons-nous. Voyons-nous dès que possible. Je suis sûr qu'il y a un moyen de s'accorder — et s'il n'y en a pas, ce n'est pas dramatique, que je sache. Vous n'avez pas à vous cacher derrière votre puissance comme un enfant fautif. Je suis, et je resterai votre ami.


Jean Edern HALLIER




Paris, le 4 septembre 1995

Mr. Patrick Le Lay

TF1


Cher Patrick Le Lay,


Votre silence continue à me peser. Je ne le comprends toujours pas. D'autant que vous deviez m'appeler, selon Pouliquen, et que je n'ai pas manqué d'insistance humoristique. Je me perds en conjectures. Poivre d'Arvor vous a-t-il fait un grand numéro de diva blessé ? C'est un ami, et je ne l'en crois pas capable, même s'il sait mieux que quiconque à quel point je peux réussir sur TF1 à supplanter Pivot. Ce Prométhée, grand voleur du feu cathodique, ne vous quittera jamais. Il est définitivement enchaîné à votre rocher du quai du Point-du-Jour.

Vous faites dire que c'est une affaire budgétaire, et que vous n'avez pas les moyens de me produire pour les sommes que mon producteur m'a demandé. Alors, je vous mets définitivement à l'aise. Je suis prêt à faire l'émission sans le moindre budget, ne serait-ce que pour vous convaincre. Sachez que cet obstacle est levé entre nous.

A bientôt, j'en suis sûr. Je serre fraternellement votre poignée de main de breton têtu — mais tout de même remarquablement ouvert et intelligent.


Jean Edern HALLIER




Paris, le 4 septembre 1995

Patrick Poivre d'Arvor

TF1


Cher Patrick,


La Bretagne et toi m'ont manqué cet été. Provisoirement, je suis devenu sudiste, au bord d'une Méditerranée assommante et mondaine d'où me sont parvenues de vilaines rumeurs. Nous sommes assez amis pour ne pas nous cacher quoique ce soit. Pour tout dire, on prétend que tu t'opposes à une émission de moi sur TF1. D'abord, elle couvre tout aussi bien les arts, la musique que la littérature, et si je ne t'en ai pas parlé, c'est que je ne t'ai pas vu.

Nous avons eu des histoires de femmes entre nous, comme tous les hommes qui se respectent et s'affrontent en même temps. En revanche, nos destinées se sont croisées dans les moments les plus difficiles de notre vie. Seul contre tous, tu es toujours resté à mes côtés pendant ma traversée du désert. Seul contre tous — et sachant surtout entraîner tous les autres à ma suite —, je me suis battu pour toi lors de l'affaire Castro, et puis à propos de Botton, au moment de la mort de ta fille.

Nous nous sommes donnés de belles preuves d'amitié réciproque sur cette terre des hommes. Nous sommes restés fidèles l'un etl'autre à Saint Exupéry, et à la camaraderie profonde. C'est en Breton que je veux crever l'abcès, pour remplacer le pus éventuel par l'écume de Trébeurden.

Parlons-nous vite. Je ne peux en rien te gêner. Tu es une immense et insurpassable star. Après quatorze ans d'exil du dedans, j'entre de toutes mes forces dans soixantième année pour essayer de sauver ce qui reste de littérature. Tu dois être à mes côtés.


Je t'embrasse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 5 septembre 1995

Mr. François Pinault


Cher François,


Vous devez ne plus toucher terre. Si bien que je comprends parfaitement que nous ne nous soyons pas encore reparlés. En tout cas, je voulais vous rassurer : là où je m'engage, je fais ce que je dis.

Primo : je me suis renseigné auprès des grands éditeurs (Grasset, Albin Michel, etc…) sur la dynamique culturelle des FNAC au travers la France. C'est très instructifs.

Secundo : j'ai sondé plusieurs personnes pour un éventuel comité d'agitation — genre agit'prop de la belle époque.

Tertio : j'ai rappelé Bernard Hinault, et j'ai plusieurs dates à vous proposer.

Pour le reste, je n'ai pas oublié le phosphate non plus. Jean-Louis Rémilleux a longuement eu le président du Togo au téléphone. Il est prêt à vous accueillir, vous ou votre fils quand vous voudrez. D'ailleurs, je déjeune aujourd'hui avec François-Henri chez Lipp pour mettre tout ça au point.

Ça me ferait tout de même plaisir d'entendre votre voix dès que vous aurez un instant.


En amitié,

Jean Edern HALLIER



PS : TF1 capote pour des histoires de budget, paraît-il. C'est peut-être plus compliqué. J'ai accepté M6, où l'on me déroule le tapis rouge — tout en restant sur Paris Première. Jérôme Monod m'a appelé ce matin pour me remercier, après avoir déjeuné il y a deux jours avec le prince — ce qui veut dire que son intervention a filtré. Pendant une semaine, j'ai été complètement désemparé, mais j'ai repris le dessus, et je me bats en bon corsaire breton.



Paris, le 13 septembre 1995

Mr. Maurice Ulrich


Cher Maurice Ulrich,


Je vous ai appelé à plusieurs reprises. Je conçois fort bien que vous n'ayez pas eu le temps de me rappeler mais ma situation personnelle est toujours en l'état : je suis aussi dramatiquement ennuyé financièrement que je l'étais en juillet, quand Bernard Pons vous a téléphoné.

Grâce à vous j'ai vu le président de la République. Je me suis rendu à l'entretien avec reconnaissance et joie. Il m'a proposé d'intervenir pour TF1. Il l'a fait avec une grande gentillesse, mais comme vous le savez, cela n'a rien donné. Je dois à ma seule compétence personnelle et à mon talent d'être aujourd'hui intronisé comme vedette de M6. Cette chaîne m'a déroulé un tapis rouge mais le chemin de l'Elysée s'avère jonché d'épines. Je me suis battu pendant six mois pour faire élire Jacques Chirac, et je conçois quelque amertume de ne rien avoir — et de ne pas trouver non plus l'assistance que Jacques Chirac m'avait promise il y a deux ans pour débrouiller l'état pitoyable où m'a mis la persécution mitterrandienne.

Evidemment c'est à titre amical et privé que je vous écris. Plus que jamais je reste le compagnon de route du président de la République, surtout en cette période difficile. Pourtant tout le monde se moque de moi, en me déclarant que je n'ai bénéficié en rien de la campagne présidentielle. C'est vrai, je suis le seul à qui l'on ait rien donné. Je ne suis pas un mendiant, mais j'ai des compétences réelles dans la défense et l'illustration de la culture française. Je voulais être ministre de la francophonie. On ne m'a pas donné ce poste. Même si Alain Juppé m'a envoyé une charmante lettre d'excuse. Désormais, je demande ce que je mérite.

Je vais écrire en ce sens au président de la République. Mais d'ores et déjà je vous informe de ma volonté précise afin que nous puissions nous en entretenir.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 13 septembre 1995

Mr. Joachim Vidal

Editions La Différence


Cher Joachim,


Autant te le dire : je suis tout à fait mécontent contre toi — et fortement embarrassé à l'égard de Louise Lambrichs qui est une fille bien, et qui a beaucoup de talent. Dans une émission aussi peu public que la rentrée romanesque, je t'avais demandé si tu n'avais pas de jeune fille susceptible de charmer l'assistance. Tu m'as dit que Louise avait 29 ans, et j'ai sauté sur l'occasion pour aider les éditions de la Différence. Or, elle m'a téléphoné avant hier, et elle m'avoue en avoir 43. Je sais que toutes ces choses sont un peu stupides, mais nous vivons dans une société du spectacle. J'ai gardé un mauvais souvenir de Bulteau, dont j'apprécie au demeurant en poésie. Je crois défendre la littérature mieux que quiconque à la télévision, mais en utilisant les techniques du show-biz. De là vient mon succès, d'une omelette norvégienne entre le spectacle et la qualité.

Donc, je ne sais pas très bien quoi faire. Appelle-moi d'urgence. Je crois que je vais défendre le livre de Louise Lambrichs avec passion mais sans l'inviter sur mon plateau.


En amitié décontenancée,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 13 septembre 1995

Monsieur le président de la République

Palais de l'Elysée


Cher Jacques Chirac,


Je voulais vous dire à quel point j'avais été heureux de vous revoir en privé, fin juillet. Cela me prouvait que je n'étais pas complètement oublié, après m'être puissamment battu pour vous lors de la campagne présidentielle. Pendant six mois, j'y ai consacré la moitié de mon temps. C'était d'abord une grande question d'amitié entre nous. Un grognard est toujours content qu'on lui pince l'oreille.

Cela étant dit, votre démarche auprès de TF1 n'a pas abouti. Avant que vous n'ayez Martin Bouygues au téléphone, les négociations étaient déjà bien entamées — et c'est Patrick Le Lay lui-même qui était venu me chercher. Que s'est-il passé ? Ces choses-là sont fort mystérieuses… Je ne comprends pas qu'on est pu rester sourd à votre formidable puissance discrète. Il faudra sans doute repartir à la charge en janvier. En attendant M6 m'a déroulé le tapis rouge. Je viens d'y obtenir une grande émission — sans renoncer pour autant à Paris Première. Je le dois à mon seul talent et à mon succès professionnel, alors que je n'ai pas pu vous prouver ma compétence au service de la France — et la nécessité absolue de pouvoir l'exercer. Tous vos compagnons de route ont aujourd'hui des responsabilités, et j'ai parfois l'impression d'être le seul à rester en attente. J'en ressens quelque amertume, même si je ne la montre pas — tandis que ma situation financière est restée en l'état où vous m'aviez aidé si généreusement il y a deux ans. Tous mes biens sont hypothéqués jusqu'en 2001 par Bernard Tapie. Je suis redevenu à la mode, très populaire auprès de la jeunesse, et je surfe à la surface de l'époque. Je n'ai aucune assise véritable.

Nous avions parlé aussi d'un petit comité de grands responsables médiatiques, chargés de vous faire un rapport mensuel sur la situation du monde de la communication. J'ai réuni diverses personnalités avant les vacances — et notamment les chevilles ouvrières des grandes chaînes. Bref, de quoi vous faire un pendant intime à ce que François Pinault vous prépare pour les grands patrons. Seulement on ne m'a rien confirmé depuis. Je n'ai pas revu Maurice Ulrich — et je vois Jean-Pierre Denis samedi matin à l'Elysée pour lui en reparler. Légèrement découragé, je n'ai rien fait pour attendre votre feu vert. Et puis, il faudrait que j'aie quelque rôle officiel en cette affaire, celui d'un chargé de mission, d'un missi dominici personnel. Même si je suis écouté par ceux que je peux rassembler, il faut qu'on sache que je le suis en haut lieu. De toute façon, votre communication manque toujours d'explications, comme je vous l'ai déjà dit. Vous parlez à juste titre de la Russie, à propos du nucléaire. Seulement le vaste public ne sait pas qu'il y a l'Ukraine, et d'autres républiques ex-soviétiques qui détiennent la puissance atomique, et que l'insécurité vient de l'éclatement politique d'après Gorbatchev. A ce propos, je peux aussi réunir autour de vous pour un déjeuner ou un dîner intime quelques grands intellectuels ou personnalités célèbres qui vous soutiennent pour les essais nucléaires. Ils en parleraient ensuite, et une déclaration commune pourrait même être préparée. Je pense à des gens aussi différents que Taguieff. Chevènement, Jean Dutourd et quelques autres plus jeunes comme André Comte-Sponville, qui est le best-seller de la philosophe aujourd'hui, et qui exerce une puissante influence sur la Sorbonne. Bref, ce ne sont pas les idées qui manquent.

Même si vous ne pouvez pas me recevoir immédiatement, nous pouvons nous téléphoner puisque nous avions prévu de reprendre langue en septembre. Sachez que je suis votre ami fidèle, même si le pur-sang que je suis s'énerve un peu de croupir dans les écuries de l'avenir. Vous savez aussi que j'ai appris à dompter mon galop…


Respectueusement vôtre,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 20 septembre 1995

Mr. Alain Afflelou

Cher Alain Afflelou,


Comment allez-vous ? Vous avez annoncé sur mon plateau de Paris Première que nous décernerions à la rentrée un grand prix de 500 000 francs. Vous m'avez demandé de l'organiser, c'est fait. Nous sommes en septembre, et les grands prix sont en novembre. Il faut donc s'activer. J'ai vu une ou deux fois votre collaboratrice chargée de la communication — et mon frère l'a rencontrée bien plus souvent encore. Je lui ai même fait connaître le secrétaire de l'Académie française, Laurent Personne, qui décerne près de cent prix par an et connaît admirablement la musique. Malheureusement les choses n'ont guère avancé. Je dois vous dire ce qui est : votre collaboratrice ne comprend pas grand chose aux mécanismes du métier. Ce sont des palabres interminables qui n'avancent pas, et qui nous ont fait perdre beaucoup de temps à mon frère et à moi. Ce que je vous écris ici est bien sûr confidentiel. Il ne faut pas blesser cette femme charmante mais le plus court chemin d'un point à un autre étant la ligne droite, je crois qu'il faut que nous reprenions langue tous les deux dès que possible. Votre participation peut être totale comme nous l'avions décidé initialement. Elle peut l'être aussi partiellement, ce qui vous soulagerait — puisque je suis désormais sponsorisé par la FNAC tant sur Paris Première que sur M6. En plus le climat est très favorable cette année. Je dispose des plus puissants soutiens éditoriaux et médiatiques.


N'attendez pas avant de me donner de vos bonnes nouvelles.

En amitié,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 21 septembre 1995

Franz-Olivier Giesbert

Le Figaro


Cher Franz,


Tu t'es très bien défendu sur mon plateau. De toute façon, ton livre est excellent. Je l'ai dit à trois reprises — et tu peux même prendre une phrase de moi en publicité. En revanche, tu n'as pas pu être surpris par mes positions — et ni dans l'Idiot International, ni sur Jean-Edern's Club, je n'ai fait parler ou parler de mes propres livres. Puisque tu aimes Spinoza, je te rappelle qu'il a d'abord fait une Ethique — et la littérature se meurt de ne pas avoir d'éthique professionnelle. Toujours à propos de Spinoza sur l'index sui, je te donne la phrase exacte en latin : verum index sui est falsi, que j'ai vérifiée : car le vrai est lui-même sa marque, et il est aussi celle du faux. Evidemment, c'est le latin de cuisine du XVIIème — et d'autant plus mauvais que Spinoza a commencé par apprendre l'Hébreu. Ce n'est pas dans l'Ethique mais dans la lettre CXXVI à Burgh. Tu la trouveras dans l'édition Garnier Flammarion, bien meilleure que la Pléiade. Il n'y a pas ces adverbes qui alourdissent le style d'une manière inutilement universitaire.

Je me réjouis de déjeuner avec toi le 28. Ne me décommande pas à la dernière minute, et moi je ne te poserai pas de lapin. Je ne demande pas mieux que reprendre notre amitié, comme au temps où tu venais déverser ta grosse sueur de coureur à pieds sur mon canapé de la place des Vosges. Et puis la fidélité, c'est beaucoup plus chic que de jouer à la planche pourrie, ce qui en plus est démodé et rappelle les années 80.


Je t'embrasse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 25 septembre 1995

Mr. Jérôme Monod


Cher Jérôme Monod,


J'ai été bien content de déjeuner avec votre adorable famille et vous-même. J'ai revu Fabrice ce matin, et je vais lui donner des conseils sur la technique télévisuelle. C'est un bon garçon qui peut aller loin.

J'aime aussi votre césarisme brillant — et votre protestantisme qui rejoint celui de ma famille maternelle. Nous sommes d'accord sur les valeurs, mais elles sont faites de ce qui les rend vivantes. Moi, je me bats pour rattraper mes quatorze ans de traversée du désert. Ne craignez rien, je suis un homme debout. Je pense que ça va très bien marcher sur M6, où votre confiance m'honore. Pourtant je ne sais pas si cette première émission sera suivie de beaucoup d'autres. J'attends toujours que le président de la République me donne un poste conforme à mes compétences. Je ne veux pas faire ici l'amère dialectique de l'ingratitude et de la reconnaissance en politique. Je sais ce que je vaux, et ce que je peux faire au service de la nation. J'entre dans ma soixantième année. Malgré mon énergie, mon temps m'est compté. Si je n'obtiens pas satisfaction, je quitterai la France. Le romantisme a aussi ses valeurs impérissables — et pour l'écrivain, l'exil est aussi sa demeure.


A très bientôt. En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER



PS : je vous souhaite bonne chance pour le procès Carignon. Soyez bref et drôle. C'est votre style.



Paris, le 5 octobre 1995

Mr. Yves de Chaisemartin


Cher Yves de Chaisemartin,


Je vous appelé je ne sais combien de fois, et je sais que vous le savez. Je me prostitue, je mendie, j'implore le secours de votre voix sympathique et rapide d'homme intelligent. Vous me rendez malade de ne pas me rappeler. J'ai l'impression de devenir un typographe de la CGT, pire encore un journaliste du FIGARO… D'abord nous nous étions promis de nous voir très vite. Ensuite je voudrais vous voir. Je m'ennuie à mourir de ne plus écrire dans la presse. Giesbert avec qui j'ai déjeuné serait d'accord sur mes collaborations fréquentes mais irrégulières. Peyrefitte l'était avant les vacances, et François Hauter m'avait proposé une rubrique télévisuelle. Tout le monde me veut, mais personne ne sait me prendre, alors que je m'offre sur le divan profond comme la vie ! Il est vrai que le talent constitue mon principal handicap, mais je vous promets d'écrire moins bien à la première occasion. Pourquoi ne pas commencer un rubrique régulière dans FRANCE SOIR. A condition bien sûr que vous ne fermiez pas boutique. En attendant, j'arrête VOTRE DIMANCHE qui m'assomme. Ne me laissez pas sur ces chardons ardents. Si je suis cuit à vos yeux, peu importe, nous pouvons au moins partager un canard à l'orange. De toute façon la presse est foutue, comme vous savez…


Je vous embrasse d'une manière exaspérée, mais d'une manière parfaitement affectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 6 octobre 1995

Mr. Bernard Pivot


Cher Bernard,


J'aimerais que tu réfléchisses à ce prix ARTEMIS, et que tu sois des nôtres. D'abord, cela ferait plaisir à François Pinault — et tout compte fait, tu as autant raison de l'honorer qu'Elkabbach qui, à la différence du premier, se sert de la culture comme d'un alibi à sa propre vulgarité. Chez Pinault, il y a la générosité du mécène. Sa démarche est autrement plus respectable. Je ne voudrais pas qu'il ait à insister pour ce qui va de soi.

Cela fait longtemps que je pense à un prix qui ferait passer la littérature à l'ère télévisuelle. Je n'y trouve aucun intérêt personnelle, sinon un peu plus de peine et de travail dans ma vie difficile. Ce que je veux, c'est défendre ce qui reste de notre foutue littérature française. Nous l'aimons tous les deux passionnément — et si tu l'aimes un peu moins aujourd'hui, souviens-toi que tu l'as infiniment aimée. Il n'y a plus de société littéraire. La corruption du milieu est aussi insupportable que médiocre. Pourtant il y a de véritables écrivains qui sont écrasés par les journalistes qui écrivent des romans, les employés d'édition qui se servent à l'office et tout l'appareil politico-médiatique qui se sert du livre comme d'une conférence de presse. Au pays de Voltaire, de Rabelais et de la Fontaine, les commémorations font toujours d'excellents numéros. Ce dont je parle, c'est de littérature vivante, frémissante et de plus en plus marginalisée. La télévision, ce n'est rien. Ce n'est qu'un haut-parleur, mais au moins doit-elle servir à ressusciter et à diffuser notre ultime qualité de civilisation.

Je te demande de partager cette mission, et de m'aider à la mettre sur pied.


Je t'embrasse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 11 octobre 1995


Francis Esménard

Albin Michil


Cher Francis,


J'ai été très heureux de te voir hier soir au Jean-Edern's Club, et je t'ai mis tout exprès à côté du ministre. Désormais, il y aura un dîner tous les mois. Tu es invité à être membre permanent du Jean-Edern's Club dont quelques uns des principaux animateurs étaient malheureusement absents hier soir à cause des grèves. J'ai admiré aussi ton coup d'œil à Yasmina Réza. C'était bien joué.

Pour le reste, tu sais que je veux revenir chez ALBIN MICHEL. Il faut cependant voir les choses posément. J'ai écrit 100 pages de mon roman — ce qui veut dire 300. Je me suis arrêté fin juillet, n'ayant plus Anthony parti en vacances, à ma disposition pour dicter. Depuis, j'ai éprouvé quelques difficultés à me remettre au travail — et c'est aussi parce que je ne peux pas me relire. La mémoire s'envole, et il faut que je fasse du plein temps. Cela veut dire qu'il me faudrait deux mois de concentration où je cesserais de peindre, et où je tournerais toutes mes émissions à l'avance. Je suis prêt à le faire, mais à condition d'avoir un contrat. C'est un petit jeu humiliant de me le refuser, d'autant que tu peux lire les 100 pages tout de suite et que nous repartirions sur la réalité tangible de mon travail en cours. Michel Lafon me propose 500 000 francs pour ce roman, plus 100 000 pour un recueil de mes formules qui peut se faire instantanément — et qu'en plus Anthony a déjà rassemblé. Il y a aussi un recueil de poésie, qui bien sûr ne vendra pas. Il y a enfin la monographie complète de mes peintures dont j'ai absolument besoin. Je sais que c'est un livre coûteux, mais il y a des accords avec les imprimeries — et aussi des lithographies et des œuvres originales à céder éventuellement à ALBIN MICHEL. C'est ainsi que fonctionnement les éditions de LA DIFFERENCE. Mon désir, c'est d'avoir une boîte aux lettres affectueuse qui s'appelle ALBIN MICHEL où je sais que je serai bien accueilli et défendu. Je voudrais surtout ne plus m'occuper de mes problèmes éditoriaux.

Je veux faire le retour du grand écrivain. Pour cela j'ai absolument besoin d'être épaulé par un bel ouvrage critique sur mon œuvre. J'ai déjà refusé qu'on en fasse — et j'ai laissé tomber les Christian Laborde et autres qui voulaient l'entreprendre. Pour moi, c'est vital, j'ai besoin d'être remis dans mon itinéraire intellectuel et mes filiations profondes. Bref, il est normal que ce livre puisse exister. Mon collaborateur Anthony Palou, qui me connaît sous toutes les coutures et Yann Moix, brillant jeune écrivain qui travaille à L'EXPRESS et à LA REGLE DU JEU ont déjà commencé à rassembler les documents cet été dans mon grenier en Bretagne. À l'heure actuelle, ils sont les seuls à pouvoir réussir cette biographie qui m'est nécessaire. Je te propose de les rencontrer au plus tôt.

Si tu veux que nous discutions sur cette base, je suis à ta disposition. Alors je resterai chez toi pour vingt ans. À condition bien sûr de régler la question avec Michel Lafon pour qui j'ai à la fois affection et fidélité puisqu'il m'a soutenu dans les moments difficiles. Évidemment je suis redevenu une grande vedette et je le serai de plus en plus. Ce n'est pas une raison pour montrer de l'ingratitude.

Reçois donc ce mot de synthèse. Si je veux, je peux monnayer lourdement les contrats que je veux en multipliant les éditeurs. On arrête pas de m'en proposer. Donc je ne veux pas jouer aux surenchères. Je veux tout simplement revenir chez ALBIN MICHEL dans des conditions normales mais respectables.


Je t'embrasse très fort,

Jean Edern HALLIER




Paris, 13 octobre 1995


Mr. Thomas Valentin

M6


Cher Thomas,


J'espère que vous avez bien reçu mon fax. Les arguments que vous m'avez donné ce matin sur le nouvel ordre moral m'impressionnent. J'ai envie de faire ma nouvelle chronique là-dessus. Nous avons parlé trop vite, et je n'ai rien noté — d'autant que si l'on réfléchit, la littérature est bien plus violente que la télé ne le sera jamais. D'Homère à Shakespeare, nous trempons notre plume dans un bain de sang. Donc si nous pouvions nous reparler aujourd'hui, ça serait délicieux de votre part.


En amitié,

Jean Edern HALLIER




Fax de J.-E. Hallier à Mr Valentin

M6.


VOTRE DIMANCHE


TITRE : LE VERBE S'EST FAIT CHER


Depuis que je suis atteint de cécité il y a tout juste trois ans, je vis sur mon stock d'images accumulées depuis un demi-siècle. Ce qui vaut bien les actualités Gaumont. Je ne suis plus distrait par la réalité, ou plutôt je la vois enfin en profondeur. C'est la raison pour laquelle je me suis mis à la peinture et j'ai créé une émission de télévision sur Paris Première. Bientôt, il y en aura une seconde sur M6, dont j'ai en plus fait les décors et composé la musique — parce que je vais sûrement devenir sourd comme Beethoven. Depuis tout petit je me méfiais de l'image bien que n'étant ni protestant ni islamiste. Quand j'allais au Maillot Palace ou au Studio Obligado, j'assistais à plusieurs séances d'affilée des films et j'en ressortais très déçu dès que je m'apercevais que les acteurs avaient dit et fait la même chose d'une séance à l'autre. Décidément je n'allais pas être sage comme une image comme le voulait ma mère. D'autant que contrairement au miroir que traversent toutes les Alice au pays des merveilles, il n'y a rien derrière l'écran. Je me replongeais alors dans les livres où à chaque lecture Swann trouvait une Odette bien différente, et la Salambô de Flaubert devant la grande bleue ne se réveillait jamais à la même heure. L'image tue l'imagination comme la pornographie tue l'amour. Ôtez toute chose que j'y vois disait Monsieur Teste de Paul Valéry — dont la pensée commémorative célèbre aujourd'hui l'anniversaire après celui de Voltaire. La Fontaine et Rabelais. L'image pétrifie la réalité. C'est le plâtre du mouvement : elle change la femme en statue de sel. En notre fin de siècle, pour paraphraser Karl Marx : Téléprolétaires de tous les pays, libérez-vous de vos chaînes. Et comme on parle beaucoup de paraboles, connaissez-vous celle du petit garçon qui regarde, hilare, son père réparer un pneu crevé sous la pluie et qui lui dit pour le secourir : T'en fais pas, papa, zappe ! Oui, je crains que beaucoup de gens zappent leur propre douleur comme leur propre joie. N'insistons pas est leur devise. Ils sont maintenant informés et ne connaissent rien. Ils ne comprennent pas pourquoi Simpson a tué Kelkal, rue Jacob où il y a un hussard sur le toit, et pourquoi Carignon s'installe dans l'appartement de Juppé. De même nous nous sommes tous réjouis qu'Arafat fasse la paix avec Milosevic sous l'égide de Clinton à Maison Blanche, près de Lyon, et pourquoi le congrès du RPR se réunit en vélo en Colombie.

Il paraîtrait qu'il y a trop de violence à la télévision. Sous mon téléviseur, il y a une grosse flaque de sang. Les mots globinent goutte à goutte. C'est parce qu'il y en a plus assez dans la parole. Moi qui me suis fait quelques ennemis, mais des milliers d'amis par mes polémiques, je sais à quel point la parole est insupportable à certains. Seule la violence de la parole peut désarmer la violence muette du monde. On a constaté statistiquement la baisse de criminalité en Californie avec les grands concours d'injures des jeunes sur les trottoirs de Los Angeles. Ici, la parole est bridée, humiliée, timorée, convenue et je rêve de prise de parole qui, seule, exorciserait la souffrance. Le verbe s'est fait cher, trop cher pour les annonceurs qui ne veulent payer que des imbéciles séries américaines. Les vrais responsables de la violence télévisuelle s'appellent d'abord Publicis ou Havas — ces Smith and Wesson de Vaulx-en-Velin qui ciblent leurs marchés. Finissons-en : assez d'actes, des paroles !


Jean Edern HALLIER





Paris, le 16 octobre 1995

Mme Bernadette Chirac


Chère Bernadette Chirac,


Je m'ennuie de vous. Quand faisons nous une petite escapade nocturne dans un discret bistrot parisien ? La dernière fois, ce fut adorable de vous voir. Je me sens respectueusement en manque. Pour le reste, primo : je vous fais parvenir ma lettre au président de la République qui dit tout de ma situation. Je pédale dans la semoule. Rien ne se fait. J'hésite entre le départ à l'étranger et le suicide. Après tout, c'est une fin normale pour un grand écrivain. Le plus terrible, c'est que je suis parfaitement capable de me prendre moi-même au mot. Si dans les jours qui viennent, les choses ne sont pas débloquées, je serai obligé de me mettre moi-même en exécution sommaire, si je puis dire — et après, tout le monde me regrettera.

Secundo : ce dont je vais vous parler n'a bien sûr de sens que si nous réglons le premier. Je brigue de faire une exposition à la salle Saint-Jean. Je crois même vous en avoir parlée. Il y a une clause des statuts qui interdit à un artiste de plus de quarante ans d'y figurer. En peinture, je suis le plus jeune artiste de tous les temps, puisque j'ai trois ans d'âge. Je pense qu'on peut tout de même transgresser sans difficulté l'état civil, mais Xavière Tibéri ne veut à juste titre rien faire qui puisse vous désobliger. La vérité, c'est que je veux faire une grande exposition de dessins d'aveugles où j'aimerais bien votre parrainage. Il y a soixante écoles de non-voyants en France. Ces derniers n'arrêtent pas de dessiner et font des œuvres remarquables que personne n'a jamais vu. Il y a aussi une dizaine d'artistes de moins de trente ans qui sont excellents. Je travaille en coordination avec les diverses associations et c'est avec un grand enthousiasme qu'elles ont accepté mes propositions. Pour moi, c'est un travail où je mets toute ma générosité et mon désintéressement. J'ai passionnément besoin de me rendre utile. Je pense que vous serez naturellement à mes côtés dans cette affaire. Je passe chez Pinault ce soir où l'on me dit que vous serez. J'espère vous entrevoir — et que votre collaboratrice, Laurence Reculet, puisse vous transmettre ce fax à temps. Sinon, il reste valable d'urgence.


Je vous embrasse très fort,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 17 octobre 1995

Mme Bernadette Chirac

Madame la Présidente,


Vous m'avez blessé hier devant Maryvonne et François Pinault — dont le mécénat financier me permet justement de survivre à l'heure où je réclame à votre mari un poste convenable. Cela tombait particulièrement mal-à-point. C'était cruel, indélicat et surtout parfaitement absurde. Je ne suis pas l'homme qui dit qui est mon cousin, pour reprendre vos propres termes. D'abord notre cousinage n'a rien d'une invention. C'est vous même qui m'avez traité à plusieurs reprises de cousin. En plus, je n'en fais presque jamais état, sinon pour m'amuser dès nos origines communes de la grande bourgeoisie du XIXème qui a su se maintenir par ses qualités morales. Enfin, je pense qu'il n'y a rien de déshonorant, en ce qui vous concerne, d'être la cousine d'un grand écrivain français.

Il est vrai que le journal ENTREVUE a réussi à me piéger en me demandant d'organiser pour Jacques Chirac un déjeuner des intellectuels favorables au nucléaire — et que pour essayer de savoir qui était mon interlocuteur, j'ai dit que vous étiez ma cousine pour m'étonner que mon correspondant empiète sur le rôle de Claude dans l'image du président. Le journal ENTREVUE en a parlé. Cela vous a peut-être été répercuté avec une méchanceté intentionnelle. J'en suis d'autant moins responsable que mon attitude n'a jamais été de mettre en avant mes liens de parentés, quels qu'ils soient. Cela ne me ressemble pas. C'est si vrai que je vous ai écrit hier par vous exprimer mon désarroi et que si ça continue, je vais exploser devant l'ingratitude politique dont je suis la victime.

Ne m'accablez pas, chère Bernadette. Je vous aime beaucoup. Vous m'avez fait hier inutilement mal — comme vous le savez nous avons des choses à nous dire au plus tôt.


Je vous embrasse affectueusement,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 18 octobre 1995

Mr. François Pinault


Cher François,


J'ai été content de venir vous embrasser au Printemps. Je n'ai pu rester, mais je voulais vous montrer ma fidélité.

Pour le reste, je vais un peu mieux, mais c'est terrible de ne pouvoir vous parler, même peu de temps. J'espère que nous pourrons le faire aujourd'hui. En attendant, recevez ce petit mot de synthèse.

Primo : la conversation entre Jean-Louis Rémilleux et la FNAC semble au bord d'aboutir. Finalement, ils nous proposent 850 000 francs pour les deux émissions, M6 et Paris Première. Ils ont négocié chèrement sur les prix, comme c'était leur métier de le faire. Je n'ai pas tout à fait ce que je veux, mais je suis sur la bonne voie du redressement grâce à vous. Simplement, il ne faudrait pas que cet argent tombe dans les caisses de la régie publicitaire. Un petit coup de téléphone de vous à Monod devrait faciliter les choses. Je le préviens de mon côté. Cyrille du Peloux, président du câble et de Paris Première m'a déjà donné son accord. Les choses devraient être faciles, puisqu'il s'agit de la même régie de la Lyonnaise.

Secundo : vous m'avez écrit que si une fenêtre s'ouvrait pour le grand prix ARTEMIS, vous seriez toujours prêt à l'ouvrir. En une brève conversation avec Serge Weinberg, nous nous sommes compris au quart de poil. C'était donc lui l'obstacle, mais par ignorance du dossier. D'abord il s'agit de savoir si oui ou non j'ai le temps de mettre sur pied l'organisation. Je l'ai, puisque mon jury est exclusivement composé de professionnels qui lisent les livres toute l'année. Je vois Weinberg demain à 8 h 00 dans ses bureaux. Vous serez immédiatement informé. Si vous ne voulez pas que je poursuive cette négociation, prévenez-moi. Je crois pourtant que vous pouvez me faire confiance, mais j'enrageais de n'avoir pas su me faire entendre.

Tertio : je dîne jeudi soir avec Chaisemartin, seul invité chez lui. Je pourrais glisser beaucoup de choses. Lesquelles dois-je distiller ?

Comme je vous l'ai écrit au début de ce fax, j'ai vraiment besoin de vous entendre. Et puis votre belle voix fraternelle me donne des forces.

Croyez à ma reconnaissance active — et pardonnez-moi mes humeurs d'artiste breton.


Votre,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 18 octobre 1995

Mr. Jérôme Monod


Cher Jérôme Monod,


François Pinault vient à mon secours financier — puisque vous savez que tous mes biens sont hypothéqués jusqu'en 2001. Il a donc décidé de faire sponsoriser par la FNAC à la fois Paris Première et M6. Pour Paris Première, Cyrille du Peloux est d'accord pour que l'argent me revienne. Il faudrait qu'il en soit de même avec la régie de M6, qui est la même. Je vous demande donc votre indulgence affectueuse.

Je me bats toujours comme un beau diable pour avoir un vrai poste culturel auprès de Chirac. Je vous adresse donc le double de la lettre que je lui ai écrite hier. Bernard Pons, François Pinault et vous même êtes donc au courant. J'espère que nous n'allons pas vers la rupture — et en plus voici que GREENPEACE me fait un procès pour avoir soutenu la politique nucléaire du président de la République. Je veux bien être un char d'assaut verbal, mais on ne peut pas rouler indéfiniment sans essence. Enfin, je ne demande que ce à quoi j'ai droit.


En amitié respectueuse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 30 octobre 1995

Mr. François Pinault


Cher François,


Je vous remercie de votre mot personnel, mais j'aurais préféré entendre votre voix. Je me fais l'impression de vous poursuivre téléphoniquement, et je vous présente mes excuses les plus profondes. En fait, je ne vais pas bien, je suis complètement désemparé, et je ne sais même plus si nous nous reverrons un jour. Chirac ne m'a pas répondu. Je lui ai écrit il y a un mois et demi — et je suis le seul de ses trois grands supporters intellectuels avec Denis Tillinac et Guy Sorman qui ont lancé le train à l'époque où il était au plus bas dans les sondages, à n'avoir eu aucune proposition. Quant à ma première émission sur M6, elle est programmée pour le 27 octobre. Je pensais réunir sur un plateau en direct notre grand prix littéraire — cet ARTEMIS à votre gloire, cher François. Presque tous les membres du jury étaient constitués, parmi lesquels Patrick Poivre d'Arvor, Michel Field ou Michel Polac, plus des jeunes, pour créer d'emblée un événement considérable. Professionnels du livre, tous ces gens n'arrêtent pas de lire et de se tenir au courant de l'actualité. Il nous aurait fallu une seule réunion pour tout mettre au point, et voici que le pétrole manque, comme on dit. Cette belle voiture est en panne avant même d'avoir démarré. Je connais mon métier, et j'ai du punch. Il fallait me faire confiance.

Quant à la sponsorisation de mes émissions sur M6 et Paris Première par la FNAC, je me demande désormais si c'est bien la peine de poursuivre dans cette voie — d'autant que cela fait un mois et demi que vous m'avez donné votre accord. Et puis, ces dîners qui ne se font pas, c'est épuisant. Cela fait la quatrième fois que vous changez d'avis à la dernière minute, alors que la semaine dernière vous me disiez combien cela vous changerait les idées et cela vous amuserait de rencontrer les jeunes. Je vais être ridicule ce soir, comme auprès de tous ceux que j'ai contacté pour le prix ARTEMIS — et des éditeurs aussi qui m'avaient donné leur accord pour un fort soutien publicitaire. Il aurait fallu m'écouter, et pas Patricia Barbizet qui était braquée au départ, et qui en plus n'y connaît rien. Comme Archimède, je croyais avoir un levier pour soulever le monde culturel, comme vous m'aviez invité à le faire, et voici que la technocratie s'interpose entre vous et moi parce que vous n'avez pas le temps de vérifier le formidable bien-fondé de ma proposition.

Puisque nous ne nous parlons plus. je suis bien obligé de vous écrire. Aveugle, et grand noyé du temps qui passe, je glisse au moment d'atteindre la berge. je croyais être sorti de ma longue traversée du désert. Vous étiez en train de me tendre la main, et voici que vos doigts glissent dans la boue incertaine du siècle où soudain plus rien n'a d'importance. J'ai. mis toute ma générosité et mon intégrité dans la mission que je me suis donné de sauver la littérature   et par dessus tout notre qualité de civilisation française dans le désordre établi. Pardonnez moi de vous parler un peu déjà presqu'au passé, mais je ne suis plus tout à fait de ce monde. Outre mes terribles difficultés financières, ma force repose sur l'enthousiasme qui me fait avancer et les oublier en même temps. je croyais être un fier et habile partenaire, et je m'aperçois soudain que je deviens un petit quémandeur, (:ela est vrai aussi pour Chirac   encore que je ne me fasse guère d'illusions su.  la politîque où le mérite ne compte pas, je veux dire celui que nous av?ie.nt inculqué les instituteurs de notre enfance.

Je ne sais pas ce que je vais faire, sauf que je vais le faire. je crois que je vais tout laisser tomber, et partir en exil cl'une manière circonstanciée. C'est la meilleure manière d'échapper aux pesanteurs effrayantes de la vie en France et surtout à la tentation du suicicie qui habite tous les écrivains dignes de ce nom. De toute façon, je ne suis pas fait pour connaître ma propre gloire. je m'en aperçois aujourd'hui. Pardonnez moi de vous envoyer cette lettre extrême, en à pic sur quelque rocher imaginaire de notre Bretagne chérie. Si je me livre si entièrement à vous, c est a cause de l'immerse amitié que je vous porte.


Jean Edern HALLIER




Paris, le 31 octobre 1995

Mr. Alain Afflelou

Alain Afflelou,


Décidément, je ne sais pas dans quelle galère je suis tombé avec vous. Je vous ai écrit il y a un mois, et je vous ai même rappelé. On m'a dit que vous aviez remis ma lettre à votre directeur de communication, qui ne m'a pas appelé. C'était déjà d'une assez rare grossièreté de me traiter par-dessus la jambe et surtout de manquer à vos engagements. Je vous rappelle que vous êtes venu sur mon plateau pour annoncer que vous doteriez de 500 000 francs un grand prix littéraire destiné aux jeunes et organisé par Paris Première.

Donnez-moi de vos nouvelles avant jeudi matin. Si vous êtes toujours décidé à faire cette opération, un jury de jeune tournera de toute façon la délibération ce jeudi 2 novembre, à 12 h 00 chez Ledoyen. Si je n'ai pas de nouvelles de vous, j'en prendrai acte publiquement en ressortant votre enregistrement. Comme on me dit d'autre part que vos lunettes sont de l'arnaque, je me verrai dans l'obligation d'expliquer que vous êtes vous-même une arnaque et que vos lunettes ne valent guère mieux. J'en casserai une paire devant les caméras, et comme vous savez que je suis repris à chaque fois par le Zapping, il vous en coûtera le préjudice commercial que vous méritez bien. Faites-moi un procès, ce sera l'éclat de rire général. Je vous rappelle enfin que vous avez fait travailler mon frère Laurent pendant des semaines, et qu'il n'a pas eu le moindre dédommagement.

En revanche, si vous revenez à de meilleurs sentiments, je suis prêt à faire la paix, et à reconsidérer joyeusement ma position. Cela étant dit, vous me donnez l'occasion d'un joli gag qui sera accueilli comme tel par la société du spectacle. Avec un peu d'éducation, vous auriez pu éviter de vous laisser ridiculiser.


Bien à vous,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 2 novembre 1995

Mr. Didier LALANCE

Directeur délégué

Alain Afflelou


Cher Didier Lalance,


J'ai bien reçu votre fax. Comme convenu lors de notre rendez-vous d'hier, le grand prix Alain Afflelou-Jean-Edern's Club récompensera un jeune écrivain et un roman destiné à la jeunesse. Il sera tourné dans les conditions du direct le 2 novembre, c'est-à-dire aujourd'hui, à midi. L'émission sera diffusée le dimanche 12 novembre, et retransmise à nouveau cinq fois au cours de la même semaine. Elle touchera les deux millions de câblés de Paris Première, plus les téléspectateurs du satellite. La presse diffusera largement, le jour du Goncourt, le nom du lauréat associé à celui d'Alain Afflelou. Paris Première s'engage à faire un grand cocktail, ainsi que l'éditeur qui refera une bande et un nouveau tirage. Comme vous le savez Paris Première donnera 50 000 francs au lauréat. Quant à Alain Afflelou, nous attendons comme convenu un chèque de 100 000 francs qui sera réparti entre deux fois 50 000 francs. Une fois pour doter le prix d'un montant définit de 100 000 francs. Une autre fois pour les frais divers, de promotion et de réception. Ainsi toutes les ambiguïtés seront-elles dissipées. J'attends votre chèque avant midi par porteur chez Ledoyen, où se déroule notre délibération télévisée. Il va sans dire que je montrerai le chèque devant les caméras pour montrer qu'Alain Afflelou est un homme de parole. Déjeunons bientôt.


Très amicalement à vous,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 6 novembre 1995

Mr. Philippe Douste-Blazy

Ministère de la Culture


Cher ministre et ami,


D'abord j'ai été ravi de votre réélection ministérielle, elle ne faisait aucun doute… Ensuite, je me souviens de vous avoir entrevu dans le train de Brive. C'est extraordinaire de vous voir faire ce travail de proximité, qui va du livre aux ouvriers en grève de Philips. Quelle énergie ! Quel sens de la relation humaine ! Vous avez un sens inné de l'écoute, comme j'en ai rarement vu chez les hommes politiques — et je commence à comprendre pourquoi vous réussissez si bien. Cela étant dit :

Primo : je voudrais avoir une date de réunion très prochaine pour la cellule de réunification des chaînes : la Cinquième, ARTE, etc… Notre idée commune n'aura de force que si elle se réalise au plus tôt. Or, il y a un vrai travail. Je vous renouvelle donc la composition de notre comité : Cyrille du Peloux, président du Câble, Alexandre Michelin, chef d'antenne de Paris Première, Jean-Louis Rémilleux, producteur, Guy Sorman et moi-même.

Secundo : J'ai eu une délicieuse conversation avec Stéphane Martin, mais elle ne nous a guère avancé concrètement. De même le responsable de la FRAP devait me proposer une tapisserie des Gobelins et une vaisselle pour me dépanner financièrement d'urgence, mais il ne m'a toujours pas rappelé après trois semaines. Ces gens-là sont les spécialistes de l'enlisement administratif. Cela dit, j'espère ne pas me tromper, j'ai eu la désagréable impression qu'on voulait se débarrasser du bébé. Or, il s'agit de votre volonté amicale, et d'une décision du président de la République. Comme je sais votre bienveillance à mon égard, je voudrais que nous passions du général au particulier sans attendre.

D'ailleurs, j'ai deux ou trois petites idées là-dessus dont j'aimerais vous parler au plus tôt.

Tertio : le prochain dîner du Jean-Edern's Club aura lieu le 21 novembre. Tous ceux qui n'auront pas pu venir le jour de la grève seront là. Pourriez-vous être des nôtres ? D'autres idées excellentes peuvent naître autour d'une bonne table. Enfin, je fais décerner le grand prix de Paris Première le lundi 13 novembre. Les délibérations ont déjà eu lieu. C'est Amélie Nothomb, éblouissant jeune écrivain, qui a été couronnée. Le montant de la récompense est de 100 000 francs, ce qui considérable pour la société littéraire. Nous comptons à cette occasion célébrer la cinquantième émission du Jean-Edern's Club, en invitant tous ceux qui sont venus sur mon plateau — c'est-à-dire le gratin français. Par conséquent, notre président bien aimé devrait être des nôtres, aussi. Le Câble et la Lyonnaise veulent célébrer royalement l'événement.

Je pensais que vous pourriez accueillir la lauréate avec un gentil petit mot. En tout cas, nous en serions tous très flattés.


Dans l'attente de vos très prochaines nouvelles, croyez à mon amitié véritable,

Jean Edern HALLIER



PS : comme vous avez pu vous en rendre compte, j'ai été passablement énervé de voir les directeurs de la Table Ronde vous guider dans le train de Brive. Cela a été plutôt mal interprété par les éditeurs et la direction de la foire. J'ai tenu à vous le faire savoir, mais vous comprenez tellement vite que je n'ai même pas besoin de faire un dessin. Ces quelques mots eux-mêmes sont inutiles. En revanche, je suis ravi que vous m'ayez écouté sur Elkabbach, à propos duquel je vais avoir de nouveaux dossiers.



Paris, le 8 novembre 1995

Mr. François Nourissier


François,


Comme je ne t'appelle plus guère depuis que nos relations sont distanciées par ta faute — et à cette occasion je te signale que j'ai gagné tous les procès que l'épouvantable Josyane Savigneau a voulu faire contre mes justes polémiques —, je t'adresse ce petit mot. Il faut dire que je ne t'épargne pas à la télévision. Ton comportement m'a permis de le faire. Comme tu as refusé mon invitation au Jean-Edern's Club avant même que je te propose de venir, j'ai anticipé en déclarant sur mon plateau que je ne t'invitais pas parce que tu es mauvais à la télévision. C'était une saine précaution. Une autre fois, en invitant Giesbert, j'ai parlé de la corruption du Goncourt — en rappelant le fait que Michel Tournier et toi travaillaient pour LE FIGARO, et que vous dépendiez tous des bons articles du FIGARO sur vos romans. Pas plus tard que la semaine dernière à Brive, j'ai fait interviewer tous les membres du Goncourt par M6 — et tu t'es dérobé toi-même d'une manière si criante que la question sur Giesbert n'en a paru que plus accablante. Dimanche soir et lundi, le Jean-Edern's Club et les infos de M6 diffuseront largement mon flash vitriolesque. J'ai en plus fait déposer chez un huissier une courte déclaration sur le prix Goncourt attribuée au directeur du FIGARO. Je la rendrai public lundi — ou jeudi, lors d'une émission où j'inviterai. Amélie Nothomb, lauréate du prix Jean-Edern's Club, en compagnie de mes invités de ce jour-là qui s'appellent Pierre Dauzier, président de Havas Jacques Rigaud, associé de la CLT, Patrick Poivre d'Arvor, et Monseigneur Lustiger. Cette émission sera sûrement reprise par le zapping de Canal +. Autant dire que je ferai mal. Mes relations avec Giesbert sont ce qu'elles sont. J'ai de la sympathie pour l'homme, mais je ne transige pas sur les principes. Heureusement que je suis là pour défendre une certaine morale, et vouloir une véritable éthique littéraire. Lors de ma traversée du désert socialiste, je n'avais pas la puissance d'imposer mes vues. Aujourd'hui, je l'ai retrouvée. Tu sais qu'il y a des livres de toi que j'aime beaucoup, je l'ai même écrit. En revanche, je n'aimerais pas être toi et me regarder dans la glace. Tu as écrit de belles pages pour te traîner dans la boue. Sauf qu'il y a parfois une étrange et insupportable ressemblance entre la littérature et la réalité. Si je te juge si sévèrement, c'est parce que je défends passionnément cette pauvre peau de chagrin qu'est devenue la littérature française. Vous avez un lauréat idéal avec Makine : il couronnerait à la fois l'amour de la France chez un Russe et le fantôme exquis de Simone Gallimard dont la vie a été totalement dévouée à nos belles lettres. Avec La Souille, vous souilleriez, c'est le cas de le dire, le Goncourt. De quoi avez-vous peur ? Que LE FIGARO n'écrive plus d'articles sur vos livres ? Souviens-toi de l'élection de Poirot-Deloech à l'Académie française. Dès le lendemain, il n'y a plus eu d’articles dans LE MONDE sur les auteurs du quai Conti. Alors ne tuez pas la poule aux œufs d'or. En donnant le Goncourt à Giesbert. ce sera aussitôt le prétexte pour interrompre les médiocres chroniques de ~,Michel >Tournier, et jeter un regard beaucoup plus critique sur les œuvres de François Nourissier avant de le mettre à la retraite. Un peu de bon sens, mes vieux chéris... Et toi, mon François, montre toi au moins digne de recevoir une lettre de Jean Edern !


Je verrai le résultat lundi. Puisque tu m'as serré la main la dernière fois, ne me mets pas dans la posture de ne plus serrer la tienne.


Bien à toi,

Jean Edern HALLIER


PS : je garde bien évidemment cette missive pour la montrer à qui de droit   et pour lui réserver un petit coin dans le prochain volume de mes œuvres complètes. Il va sans dire que j'en adresse aussi le double aux membres du Goncourt afin que nul ne l'ignore.





Paris, le 10 novembre 1995

Mme Christine Pouget

AFP


Chère Christine Pouget,


Je vous demande de garder l'embargo jusqu'à dimanche 19 h 00. Evidemment la dépêche peut tomber à partir de 15 h 00. Voici donc les résultats des délibérations. Il faudrait donner peut-être le nom des membres du jury, même s'ils ne sont pas connus, parce qu'ils ont tous moins de trente ans. En consultant votre dépêche, je me suis aperçu qu'ils n'y étaient pas. Bref, passons au décompte exact : Amélie Nothomb a eu 5 voix au troisième tour pour Les Catilinaires chez Albin Michel contre 3 pour Eric Faye pour Le Général solitude au Serpent à Plumes, et 1 pour Dominique Fabre pour Moi aussi, un jour j'irai loin chez Maurice Nadeau et 1 pour Marie Desplechin aux éditions de l'Olivier. Ont eu des voix au tour précédent François Rosset pour Un Subalterne chez Michalon et Vincent Borel pour Un Ruban noir, chez Actes Sud. Enfin, je fais cette déclaration sur le prix Goncourt :

Depuis les premiers jours de septembre 1995, le prix Goncourt a été décerné au directeur de la rédaction du FIGARO, Franz-Olivier Giesbert. Avec son roman La Souille, il souille à jamais la réputation d'honnêteté du prix Goncourt. En effet deux membres du jury sont employés par ce journal et la plupart des autres dépendent étroitement du bon vouloir critique de Franz-Olivier Giesbert. Je propose la création d'un comité d'éthique appliqué au monde des livres pour lutter contre la dégradation des mœurs littéraires. En attendant, pour l'honneur et la bonne réputation des lettres françaises, je demande à Franz-Olivier Giesbert de se désister. Le journaliste a un grand talent, l'homme est estimable, mais le système de corruption où le petit monde littéraire s'englue est inestimable.

Quant à moi, je crois que je vais écouter vos sirènes de justice. Je viendrai chez Drouant lundi.


Je vous embrasse,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 10 novembre 1995

Franz-Olivier Giesbert

Le Figaro


Franz,


Je tiens à être loyal avec toi. La perspective de te voir décerné le Goncourt lundi prochain me fait plaisir pour quelqu'un que j'aime bien, mais je ne puis l'admettre déontologiquement. L'année dernière déjà Philippe Labro avait essayé d'avoir le prix, et cette année tu vas l'avoir. Il n'y aucune bassesse en moi, je ne reproche pas que l'argent puisse revenir à quelqu'un qui a de l'argent. Ce que je ne supporte pas, c'est la dégradation des mœurs littéraires. Ce que je trouve parfaitement inconvenant, c'est que le directeur de la rédaction du FIGARO puisse être récompensé. Il n'y va pas de ta personne, mais de ta fonction. Tu as deux membres du jury qui travaillent sous tes ordres, et j'ai parfois l'impression désagréable que tu as embauché Michel Tournier, qui fait de si médiocres articles, uniquement pour avoir sa voix. Enfin, il y a trop d'écrivains sur le retour qui dépendent de toi pour les éloges critiques. Tout ceci n'est pas bien, et ferait scandale dans les pays anglo-saxons. Tu sais bien que si tu n'occupais pas la place qui est la tienne, tu n'aurais aucune chance au Goncourt. Je vais certainement élever une protestation à l'AFP, je tiens à te prévenir. Les gens n'ont pas de couilles, ils n'osent pas te dire qu'il y a un profond malaise dans le milieu littéraire à propos de toi. Evidemment, tu ne bougeras pas. Tu pourrais encore faire un geste. Il est vrai que tout le monde n'est pas Julien Gracq qui a refusé le Goncourt — et que ton besoin maladif de reconnaissance littéraire est une psychose habituelle chez les journalistes qui écrivent des romans. Je ne vais pas t'expliquer les humbles secrets de la littérature, tu ne comprendrais pas. Molière n'a rien à dire aux bourgeois gentilhomme. Quand tu auras le prix, je viendrai féliciter l'ami si je suis à Paris, mais au moins qu'il sache ce que je pense. Je mets beaucoup de tendresse dans cette lettre. Il y a de la tristesse aussi parce que le moment est venu où la fabrication journalistique, si habile soit-elle — et même remarquable dans ton cas — se substitue à jamais à la création littéraire. Tu as même un talent d'écrivain. Tu figures sûrement dans les cents meilleurs romans de la rentrée. Mais lis La Souille parue en 1970 au Mercure de France, il y a un coup de patte que tu n'as pas, même si l'auteur est inconnu. Tu n'y peux rien, il faut s'enfermer, il faut travailler 24 heures sur 24. Professionnellement, tu n'as pas le temps de le faire. Avec toi, c'est Pierre Brisson qui remplace Mauriac — et Mauriac lui-même a du mal à s'exprimer dans tes colonnes. La dernière fois que j'ai donné un article, c'était sur la mort de Jackie Kennedy. Tu as mis cinq jours à le publier. Les jolies fleurs de deuil que j'avais mis dans un bouquet ont eu le temps de se faner. C'est aussi Beaumarchais qui t'écrit ici : « Sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur ». Cela peut être enfin Pasolini, qui écrivait régulièrement dans le Corriere dela Sera ; c'est-à-dire LE FIGARO italien. Quoi de plus subversif que le vrai talent, je suis payé pour le savoir. Heureusement que j'ai la puissance de la télévision pour répercuter mille fois plus ma voix que je ne pourrais le faire dans LE FIGARO. Et cependant c'est en ramenant les véritables écrivains à la presse écrite qu'on peut la sauver des menaces de l'audiovisuel. Depuis sept ans, as-tu au moins compris cela ? Tu as ramené au FIGARO la petite bourgeoisie intellectuelle du Nouvel Observateur. Je voudrais que tu penses un peu plus à la grande tradition française, avec ses paradoxes, sa clarté, et ses fulgurances.

Tu te ferais un peu pardonner en pensant à cela. Ce serait ma petite consolation. Ecoute-moi pour l'amour de la littérature. Je te combats avec beaucoup plus de mélancolie que de méchanceté. Si j'avais fait campagne contre toi, tu n'aurais eu aucune chance, mais je ne peux pas me taire plus.


Je te souhaite bonne chance.

Jean Edern HALLIER




Paris, le 13 novembre 1995

Daniel Billalian

FRANCE 2


Cher Daniel,


Tu as dû lire hier la dépêche de l'AFP tombée à 14 h 00 qui annonce le prix anti-Goncourt décerné à la jeune romancière Amélie Nothomb — celle qui est sûrement la plus douée des jeunes écrivains de sa génération, et de loin. Je pense même que c'est la nouvelle Colette. Si tu n'as pas lu la dépêche, procure-la toi. Je fais une déclaration sur la dégradation des mœurs littéraires qui va faire décerner le Goncourt à Franz-Olivier Giesbert. J'ai envie de créer un comité d'éthique du livre, le seul domaine où il n'y en est pas. C'est un combat que je vais mener longuement et lourdement. Donne-moi un coup de main. En plus, c'est du bon journalisme. Je suis prêt à venir sur ton plateau ce soir, le cas échéant avec Amélie Nothomb. En tout cas, on peut me joindre à toute heure du jour à ces deux téléphones : 45 00 13 94 ou le 44 17 99 32. Je peux recevoir les journalistes à l'heure qui vous conviendra.


En amitié,

Jean Edern HALLIER




Paris, le 14 novembre 1995

Monsieur Thépaut

Trésor Public

Service de recouvrement


Monsieur le Trésorier,


Apprenant qu'un huissier du Trésor, monsieur Henri Quivoron, était venu pour saisir mes meubles personnels dans la propriété de ma fille Arianne, à Briec-sur-Odet, je m'indigne de cette démarche. En effet, l'héritage de mon père distingue clairement la nue-propriété des murs, et celle des meubles qui ne sont pas à ma fille — mais viennent pour la plupart de mon ancien appartement de la place des Vosges. Ma fille est sans argent. Elle a une grande difficulté à subvenir à ses propres besoins. Elle est incapable de vous payer. Quant à moi, je ne veux pas le faire à sa place.

Le voudrais-je, que je ne pourrais pas. En effet tous mes biens personnels sont hypothéqués jusqu'en 2001 — et cela en raison des procès que m'a intenté le brigand Bernard Tapie pour avoir révélé son casier judiciaire. C'est pour cette raison que je suis protégé en haut lieu, en attendant qu'un recours en Conseil d'Etat vienne me libérer. Ce n'est pas tout : cette propriété est la demeure sacrée de ma mémoire d'écrivain. Elle sera changée un jour en musée. Quant aux murs eux-mêmes, si jamais vous tentiez une saisie sur eux, il vous en coûterait cher et vous feriez mieux de mettre déjà des portes blindées sur vos locaux. Vous me connaissez de réputation, et croyez bien qu'elle n'est pas usurpée. Quand Bernard Tapie a voulu saisir et faire vendre mes appartements parisiens, il a trouvé mille personnes dans la rue, et j'ai récusé le tribunal qui a voulu me vendre à la chandelle. Depuis plus personne n'a osé toucher à mes biens. Vous avez sûrement dû voir ces choses-là à la télévision.

C'est au château de la Boissière qu'a commencé la révolte du timbre, celle des Bonnets rouges. Quand on a voulu y porter atteinte, les percepteurs et les trésoriers ont été pendus. Un peu de souvenir de l'histoire bretonne, messieurs. Je ne voudrais pas qu'une telle extrémité puisse vous arriver. Pourtant ni mes fantômes, ni moi-même ne plaisantons.

En attendant votre levée et vos excuses, je vous pris de recevoir, Monsieur le Trésorier, toute l'expression de ma sympathie attristée.

Jean Edern HALLIER