| Mes secrets de fabrication |
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" Comme il y a, dans celui-ci, des phrases clin d’œil de Cioran. On travaille sur une toile. Je donne un exemple : il m’est arrivé, dans Fin de siècle, de prendre des passages des Elégies à Duino de Rilke et de les mettre pour colorer poétiquement des bouts de phrase. Quand j’arrive à la correction, je détruis, j’inverse, je transforme..." Certains ont cru devoir parler, au sujet de l’œuvre de Jean-Edern, de « tricheries ». Jean-Edern Hallier, dans le magasine Lire de septembre 1986 consacré à L’Evangile du fou, a pu s’en expliquer. (…) il est bien connu que l’œuvre de Molière, qui reste un immense artiste, est un démarquage de Plaute. Ce n’est pas par hasard que Giraudoux a appelé la plus célèbre de ses pièces Amphitryon 38. La littérature, c’est la même toile de Pénélope que l’on refait indéfiniment de nuit en nuit, et que l’on défait et refait. L’imaginaire humain est extrêmement pauvre. Donc, le grand écrivain, c’est quelqu’un qui se donne des modèles absolument immenses qu’il essaie d’égaler ou de surmonter. J’ai quelques grands modèles : Rimbaud, Mallarmé. Et notoirement, dans mon livre, la scène de tentation par le diable du père de Foucauld n’est qu’une reprise de la scène de la tentation dans Les frères Karamazov, point culminant de l’œuvre de Dostoievski. J’ai eu la vanité, la prétention, dans ces jeux olympiques où l’on ne lutte qu’avec des morts la plupart du temps, d’essayer de faire aussi beau que Dostoievski, aussi profond. Il m’est arrivé très souvent de me servir, comme base de départ, de passages, de bouts de phrases d’un certain nombre d’écrivain… De Proust à Michaux, à Gracq, à Larbaud… On dit que dans votre dernier roman, Fin de siècle, il y aurait des emprunts, voire des plagiats… Oui, il y a quelques petites phrases de Gracq, un clin d’œil effectivement ! Comme il y a, dans celui-ci, des phrases clin d’œil de Cioran. On travaille sur une toile. Je donne un exemple : il m’est arrivé, dans Fin de siècle, de prendre des passages des Elégies à Duino de Rilke et de les mettre pour colorer poétiquement des bouts de phrase. Quand j’arrive à la correction, je détruis, j’inverse, je transforme. Dans L’Evangile du fou, page 108, il y a un détournement de Rimbaud, du Dormeur du val. Donc, les détournements sont très fréquents. C’est ma technique ! Je ne suis pas le seul à l’utiliser. On la retrouve très souvent chez Proust, terriblement chez Claudel, chez Gide. On croit qu’on va partir six mois sur une île déserte et écrire un chef-d’œuvre : c’est complètement faux ! La littérature, c’est comme la musique. Ce sont des années de gammes. C’est une espèce de longue chaîne. C’est en cela, je crois, qu’il n’y a jamais de rupture de civilisation. (…) * Enfin, en tous ces secrets de fabrication littéraire ici dévoilés, Jean-Edern n’a-t-il pas été lui-même le héros d’un nombre considérable de romans ? Il s’est bien sûr retrouvé dans Femmes de Sollers, mais aussi chez Curtis, chez Claude Simon, chez Bruno Gay-Lussac, et bien évidemment dans La côte sauvage chez Jean-René Huguenin et peut être même, qui sait, sous les traits du Petit Prince de Saint-Ex, tant celui-ci venait souvent voir sa mère et son petit Jean-Edern ?! Et Jean-Edern, confirmé par son frère, de raconter toute l’attention de l’écrivain à qui ils racontaient leurs histoires…
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