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Mon journal inédit (1952) PDF Imprimer Envoyer


Parce qu’il faut choisir, ces pages où l'on devine déjà son génie propre, écrites à l'âge de seize ans, lors des études anglaises de l'adolescent…

«  Angleterre 1er mars 52.
Woodchester _ Il m’a pris la main, dans la nuit ; et j’ai ri, parcequ’il n’aurait pas pu voir mon sourire (à cause de la nuit) ; et j’ai ri « vous avez donc cru que j’aimais les garçons ? » ; et il a retiré aussitôt sa main, en bégayant « si je vous ai donné la main, c’est parceque j’ai eu peur de tomber, le sol est glissant ». Car il pleuvait ; et nos bottes s’enfonçaient dans la boue, mais nous ne glissions pas. En montant l’escalier du monastère, il est vraiment tombé ; et les marches étaient vraiment glissantes. Pourtant, entouré comme je le suis par un monde d’imposteurs, en me comptant parmi eux, je n’ai pas cru qu’il était vraiment tombé. Et j’ai eu raison en le soupçonnant, quande il me dit, hier « je ne croyais pas que j’allais me faire si mal… mais je voulais que ce soit toi qui me donne la main ». Cyril Thomas est un garçon médiocre, qui prend ses mains potelées pour des mains d’artiste ; mais il a le sens des affaires, et il réussira de cette sorte de boue brillante que je déteste.

Je les déteste tous. Ce soir, mon anniversaire, j’aurais trop tendance à me laisser aller, à désirer que les traitres et les imbéciles m’entourent, me caressent, et de me sentir, à mon tour, joyeusement bête parmi eux : or, si je n’étais, depuis presque trois mois, si essentiellement solitaire, et si j’avais autour de moi ces imbéciles, je les chasserais, ou plus précisément, je les fuirai, parceque je ne suis pas le Christ ; et eux pas encore des marchands. Donc, soirée de travail. « Les Eneades » de Plotin. Je prends des notes ; je m’ennuie ; je lève sans cesse la tête.

Où sont-ils mes amis d’autrefois ? Pierre Monnier, de nouveau a essayé, avec tout son argent et sa paresse, de chasser l’image dévorante de Pierre Monnier dans d’autres pays ; un mot des Etats-Unis ; un autre du Mexique. Toujours le même relent d’ennui.

Et Jean-René Huguenin, avec sa clique ? J.P. Laurent. J.J. Soleil. Renaud Matignon.

Laurent, si je pouvais, de loin, lui envoyer un coup de pied dans le ventre, et qu’il en crève, je le ferai. Ce serait la seule manière de l’aimer : par le remords.

Jean-Jacques. Je l’aime bien ; mais ne payerai pas cher de son avenir. Il n’a aucun sens de la révolte. Il plie ; et s’il ne cède pas, c’est qu’une tradition petit bourgeoise d’égoisme l’aide à survivre. Mais il vaut mieux mourir que survivre.

(…)

Pourtant je me déteste, plus que je ne déteste tous mes amis. Pourtant je me supporte si difficilement. Les femmes n’aiment pas les gens qui ne s’aiment pas. Dernier obstacle. A défaut de m’aimer, je pourrais m’admirer. Les femmes n’y verraient pas de différence. A la longue, moi aussi, je pourrais jouer à la femme en face de moi-même. »

Puis, le 10 mars 1952.

« Mon influence sur les autres : un mélange d’aide profonde et d’assassinat.

J’ai toujours regretté ne pas pouvoir faire souffrir autant que je souffrais moi-même. Faire souffrir : aiguiser le sens de la vérité en autrui. (…) »

« 12 mars.
Petite promenade sur le lac. On rame, non sur de l’eau, mais sur des feuilles mortes ; c’est extraordinaire. (…)

Je travaille comme une brute. Ai digéré en deux jours une traduction de Tite Live, du théâtre d’Euripide, des plaidoyers de Cicéron, et relu « introduction à une métaphysique des mœurs ».