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La cause des peuples

« Où étions-nous ? Où allions-nous ? Un jour, peut-être, dans un autre livre que celui-ci, je raconterai l’autre histoire de la folie, et non comme les philosophes et les médecins s’y essaient parfois avec leurs mots de pédants, tristes comme des Sorbonnes, attrape-nigauds de séminaires laïcs ; mais en pur voyant. J’ajouterai simplement ceci : pour s’en sortir, il faut avoir une terrible santé. Il faut naviguer, les yeux grands ouverts, louvoyer à fleur de récifs et confier son sort aux plus hautes marées de la chance. »
(p. 121)
Chagrin d'amour

« Ariane, petite fille, tu as sept ans. Si ce n’était pour toi, sans doute cesserais-je à jamais d’écrire. Pour demain, la révolution ? Je ne sais. Mais quand tu seras grande, le monde aura bien changé. Peux-tu déjà me lire, pourras-tu me comprendre ? Une enfant : nul ne te protège, toi la créature la plus solitaire qui soit. Pas plus que Jean-Jacques de ses enfants, je ne me suis occupé de toi. Pourtant, c’est à toi que je m’adresse désormais, par-delà les années qu’il nous faudra pour nous rejoindre. L’Emile, en 1974, je voudrais que ce soit un peu l’Ariane.

Y suis-je parvenu ? A l’heure où j’écris ces lignes, comme toujours quand il me reprend d’écrire, je suis seul… »
(p.9)

Le premier qui dort réveille l'autre

« Une fois de plus, cet après-midi de printemps précoce, je promène mon frère dans son fauteuil roulant sur la plage, tandis qu’à la limite de l’horizon se poursuit l’affrontement éternel du visible et de l’invisible. Là-bas, s’écoule le sable fin d’une Abyssinie impossible, entre les doigts graciles d’un panier de mains entrelacées, sablier du temps retrouvé… Il faudra bien grandir, s’assumer, porter son propre sac de chimères, et perpétuer l’humanité souffrante. Je prendrai la relève. Ce ne sera pas toujours facile. Qu’importe ! Est pris qui a cru prendre. Il faut bien se survivre. En toutes choses le mort saisit le vif. Je m’appelle Aubert.»
(p.154)

Lettre au colin froid « Un homme averti en vaut deux. Au moins, je ne serai pas seul pour affronter la réprobation, les mines choquées, le silence et la traversée du désert que me vaudra ce livre…Car il n’est que trois manières de l’accueillir. Le prendre pour ce qu’il est : un outrage au président de la République. Que ce dernier ne réagisse pas, nous aurons une preuve de son laxisme. Qu’il me fasse poursuivre, lui-même, ou par personne interposée, nous en aurons une autre : l’imposture du libéralisme. Dans l’un et l’autre cas, il aura tort. »
(avertissement)

Un barbare en Asie du Sud-est

« Et comment aurait-on pu, après la paix de Genève, en 1975, penser que l’Asie du Sud-Est intéresserait encore ? Las, les conséquences de la fin de la guerre du Vietnam et de la défaite des Américains auront été incalculables : tout un sous-continent, en proie à l’érosion interne et à un formidable glissement de terrain, est en train de s’effondrer comme une falaise d’où nous contemplerions paisiblement l’océan, assis tout en haut, tandis que les vagues invisibles la minent implacablement en dessous. Boat-people, pirates, réfugiés, famine au Cambodge, colonie de peuplement, nouveau capitalisme sauvage chinois, montée de l’Islam sont autant d’intersignes - termes désignant dans les légendes de la mort de Basse Bretagne les mauvais présages - de ce prochain changement de la carte du monde, sur de vastes territoires, qu’aucun traité de Yalta n’aura fixé… »
(p. 49)
Fin de siècle « Tu es le ciel, mon Elisabeth, je te rejoindrai, murmurai-je à la dame du verger.
Ciel de terre, j’y étais, laissant glisser le temps, un nuage sans nuage assombrissant mon front que je chassai d’un revers de la main et questionnai :
- Depuis quand sommes-nous ici ?
- Un instant, un grain de blé d’éternité, m’entendis-je répondre à moi-même. »
(p.344)
Breviaire pour une jeunesse déracinée « Aujourd’hui, en mon train endiablé, quand je me retourne, je vois d’autres enfants qui me poursuivent, et se rapprochent. L’un me ressemble singulièrement, avec ses yeux verts, sa mèche noire. Il me fait plus peur que les autres, avec son air de farouche détermination. Lui, est sans pitié. A sa moue dédaigneuse, à son regard perdu et fixe de voyant, je reconnais qui je fus - et qui je redeviens, quand je m’évade de la société des hommes pour travailler à l’un de mes livres. O solitudes enchantées ! Ma force d’oubli se déverse souvent en un havre de grâce, un vert paradis où le temps se gonfle, reprenant sa capillarité perdue, sa subjectivité, et ce rêve habité de réel. Elle est partie. Quoi ? L’Eternité. La voici retrouvée. »
(p. 48 -49)
L'Enlèvement « Depuis, je ne pense qu’au Père éternel. J’ai redécouvert la solitude, la solitude orgueilleuse de la Foi. Qu’importe si j’ai fauté : Dieu n’aime que les pécheurs. Comment savoir s’il m’aime ? Perce que tout homme au fond de lui-même vit la souffrance de Jésus -, et se sent abandonné de son père. Eli, Eli, lama sabachthani… Sauf qu’au bout de son calvaire, il ne ressuscite pas ; il connaît cette perversion absolue de la mémoire, le redoublement de la vie, et le redoublement plus terrible de la faute. Sa culpabilité, au lieu de s’en libérer, il l’aggrave.. Il porte sans espoir de rémission tous les péchés du monde. Dans un univers partagé entre les possédés et les démons, il a tout juste l’espérance insensée que ces derniers ressuscitent - Angel, mon ange invincible… D’ailleurs, maintenant que je n’ai plus rien à craindre, je lui téléphone tous les matins de mon domicile. Plus de risque d’écoute. La sonnerie retentit longuement dans le vide qu’est devenu ma vie, cette désolation que peuple, seule, la littérature… »
(p. 178 et 179)
Le Mauvais esprit « …Dans mon roman, justement, je vois surgir des gens à moitié nus, avec des bicormes d’académiciens, qui essaient de me séquestrer. Je les appelle les agagamiciens. C’est un horrible carnaval. L’Enlèvement, c’est un peu comme le Vol au-dessus d’un nid de coucou, où le journaliste qui veut faire un reportage sur la folie devient fou lui-même dans un asile… »
(p. 21)
L'Evangile du fou « C’était le temps des cerises - des coquelicots pornographiques aux pétales de petites lèvres et des fraises de petis nichons pointus de demoiselles de bonne famille -, tout humide, gorgé de rosée et de bave en limace. La nature mouillait, éperdue de désir, et de cet amour que le père de Foucauld sentait brûler sous sa braguette pour sa cousine, vierge folle qui le faisait marcher dans la campagne lorraine. »
(p. 81)
Carnets impudiques «… Sans les femmes, je ne serais rien. Je suis rassuré de l’entendre. - Jean-Edern, viens, viens… Je suis venu, et en me redressant, je suis allé me regarder dans la glace du cabinet de toilette, les cheveux hirsutes, le poil dru sur le menton, entre des plaques espacées de peau douce, qui sont toujours restées imberbes depuis mes blessures d’enfance, lors du siège de Budapest, en 1945. J’ai les paupières lourdes, les cernes sous les yeux, rimmelisé d’épuisement, acteur et unique spectateur de mon théâtre intime, je deviens à la fois Auguste le clown, et Auguste l’empereur, dont Suétone racontait qu’au dernier jour de sa vie, réclamant un miroir, il demandait à ses proches « s’il avait bien joué jusqu’au bout la farce de sa vie ».
(p. 15 et 16)
Le dandy de grand chemin « En vérité, j’ai été élevé pour être un grand du monde ancien et un inadapté du monde nouveau. Tout à coup, je me suis aperçu que j’aurais été merveilleusement bien dans l’Angleterre victorienne, ou dans la France du 18ème siècle, et surtout du 17ème siècle. C’est mon siècle à moi. Je suis un frère ou un petit neveu douloureux de Pascal… » (p. 58)
L’infortune de mon caractère, c’est qu’il a plus pâti de ses qualités que de ses défauts. Nonobstant, je persiste. »
(p. 122)

« J’ai été mal compris, le jour de la destruction devant l’Elysée, parce que je voulais refaire ce que Rousseau avait fait avec Le Contrat social. Rousseau a brûlé Le Contrat Social devant la cour du roi de France, au château de Versailles, comme j’ai brûlé mon texte, pour montrer à tout le monde que je ne pouvais pas l’éditer. Les gens ont cru que ce geste était sacrificiel alors qu’il était protestataire. Je ne « renonçais » pas à publier mon livre. On m’empêchait de le faire. »
(p. 166)
La Force d'âme « Que la France de 1789, 1830, 1848, 1870, ou de Mai 68 puisse s’être oubliée à ce point-là - mais comme on le dit des vieux, qu’ils s’oublient sur leurs sièges… - montre la décrépitude avancée de la nation. L’Histoire s’est vengée, Mitterrand n’y occupera aucune place. »
Je rends heureux « Il m’avait cueilli à froid. Revenir à la charge n’était plus possible, c’était un combat d’arrière-garde. J’en tirai l’amère leçon - celle qui me fit comprendre à quel point je serais difficilement admis par les petits Français de mon âge.
Ce qui me séparait déjà d’eux, mon passé, mon éducation européenne inimaginable en une époque qui ignorait le tourisme de masse -, ma mémoire vraie que l’on prenait pour de la mythomanie, mes souffrances bien réelles d’enfant - la perte de mon œil gauche, au siège de Budapest - n’était que la répétition générale de ce qui m’a séparé depuis du monde des adultes. »
Le Refus

«… J’avoue ici ma faiblesse. A la fondation Rothschild où j’étais soigné, sous perfusion, quand mes visiteurs me quittaient je me retrouvais seul, le visage baigné de larmes. J’ai pleuré pendant quinze jours. Mon œuvre romanesque était arrivée à maturité. J’avais encore des dizaines de livres à écrire que je n’écrirais plus jamais. J’ai songé à me suicider, et une nuit, je suis resté plusieurs heures sur le rebord de la fenêtre, prêt à me jeter dans le vide. Je ne suis pas mort. Je suis ici. Grâce à de fidèles compagnons qui m’ont aidé, qui m’assistent tous les jours, je peux m’habiller, trouver les quelques objets dont j’ai besoin, ou dicter quelques pages. Je ne peux plus traverser une rue, les couleurs du ciel et la » verdure se sont définitivement éteintes. Pour combattre l’adversité, je me suis mis à peindre dans la nuit…

Fulgurances

« On ne reprend jamais une femme.
Comme un cigare refroidi, ça ne se rallume pas. »

« La mémoire de mes couilles est remplie de mille prénoms adorables.»

« Quand l’Anglais passe devant le palais royal, le Buckingham Palace, il lape l’air goulûment. On appelle ça une bouchée à la reine. »

« L’essentiel, c’est l’endurance de la pensée. Une destinée littéraire est un marathon. »

« A l’aube du troisième millénaire, la vitesse est devenue la vieillesse du monde. »

« Il me faut la chute des pas, si faible soit-elle, le froissement des ailes de la chouette complice, les cendres d’air, la craie et le granit bleu d’ardoise après l’éblouissement et les toitures gonflées le nuages pour que se poursuivent mes existences conjointes.»

L'honneur perdu de François Mitterrrand
En fin de son pamphlet contre Mitterrand, il joint une lettre écrite le 14 décembre 1983, et destinée à Monsieur le Trésorier principal - 99, rue de la Verrerie - 75004 Paris. Une lettre dont nous reportons ci-dessous les premières phrases :
« Monsieur le Trésorier principal,
Je suis extrêmement surpris de voir l’Etat me réclamer de l’argent. Comment ose-t-il ! Il ne saurait être question de payer mes impôts.
Pas par incivisme, mais parce que j’estime qu’un grave préjudice moral et professionnel m’a été causé depuis le 10 mai 1981. Enfant naturel d’une gauche que j’ai largement contribué à mettre au pouvoir, j’attends de l’Etat réparation, dommages et intérêts. »
Les puissances du mal

« …Quand mon heure sera venue de mourir, j’irai la retrouver. Je le sais. Quand je suis au plus mal, voici ce qu’elle m’a dit comme hier soir. J’étais revenu à Deauville. L’hiver s’attardait, soudain redevenu mortel. Comment aurais-je la force de mener l’enquête ? J’avais été au bord de faire triompher la vérité, et maintenant je m’enlisais dans l’incertain. C’était l’éternel retour de mon passé cauchemardesque. Quand aurai-je fini ? C’était le combat de trop. Je ne sougeais plus qu’à ma vie posthume - et avant à quelque suicide de fatigue, d’épuisement. La maladie n’existe pas. On ne meurt jamais que de fatigue.

- Viens, nous monterons en haut du col, nous irons nous asseoir dans la neige en attendant la montée du soir. Nous resterons enlacés, immobiles. La neige tombera. Tu verras, nous n’aurons pas froid. Ce sera très doux… »
( p. 145-146)