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Jean-Edern Hallier : certificat de naissance

1936 : Généalogie - Naissance - Maison de Saint Germain - Château de la Boixière à Edern

 

Je suis né en 1936 à Saint-Germain-en-Laye, année du Front populaire, dans la grande maison familiale de la rue Voltaire.

 

Je, Jean-Edern Hallier.

Je n’ai pas choisi mon prénom, c’est lui qui m’a choisi.

Aeternus, éternel, telle est sa racine latine. Je me devais de vivre, et d’aider les autres à vivre ce qu’il enseigne...

 

*

 

Ma famille, de souche paysanne, près de Jocelyn en forêt de Brocéliande, avait profité de la révolution bourgeoise de 1789 pour s’élever socialement.

Que sais-je d’elle auparavant ? Que sais-je de ces générations de bûcherons, cultivateurs, toujours courbés, tournant le dos à l’histoire, à jamais englouties, asservies, décimées par les épidémies, accablées par les impôts ?

Mais qu’ignorons-nous de ces pères, de ces mères modestes, rudes, qui ne se retrouve de même aujourd’hui, tandis qu’ils demeurent les mal-aimés, les exclus de la révolution industrielle ?

Au XVIIIème siècle, il y eut une première exception, l’évêque de Cavaillon François Hallier. Plus connu comme théologien, et auteur d’un traité sur les ornements d’église, il prit surtout parti pour Pascal dans sa querelle contre les Jésuites, ce qui lui valut d’être cité par ce dernier dans les VIIème et XVIIème Provinciales.

Francois Hallier, évêque de Cavaillon

Quant à notre branche maternelle, d’origine protestante, elle est issue d’un petit village alsacien, Guebwiller, avec ses toits de chaume et ses nids de cigogne ; et ne produisit, pour tout héros, qu’un mercenaire loué à la France de François Ier et tué à la bataille de Marignan.

Doublement minoritaire, en ses fils vivants, par la Bretagne et par l’Alsace, cette famille ne sortit de l’anonymat et n’échappa à sa condition qu’en brûlant le château des seigneurs... La révolte des bonnets rouges, le 9 juin 1675, l’une des plus violentes jacqueries de l’époque, commença près du village d’Edern. La répression fut terrible, et laissa comme orphelins les enfants Hallier. En 1789, les paysans purent enfin se venger, et installèrent leurs étables dans les vastes pièces du rez-de-chaussée du château de la Boixière_ ce grand vaisseau de granit échoué quelque part parmi les herbes _ et y vécurent. Ce fut le premier stade de leur ascension sociale, le second étant marqué par l’embarquement d’un fils pour le Brésil. Là, aventurier intrépide comme le XIXème siècle en produisit tant, il devint conseiller de l’empereur Pedro. Fondateur de la banque nationale de Rio, mais usé par les fièvres tropicales, il revint en France, à trente-sept ans, avec ses sept enfants et une fortune en pièces d’or frappées à l’effigie de son protecteur. Il acheta la rue Lepic, comme au Monopoly, avant de mourir l’année suivante, abandonnant la gestion de ses biens à un frère incapable, qui les dilapida, et ses orphelins aux pensions. Mais il n’oublia pas d’aménager les étages inférieurs du château familial dans le style Haute Epoque de la bourgeoisie triomphante… Presque tous ses enfants moururent en bas âge, sauf deux. Le plus jeune, Henri, mon grand-père, placé chez les enfants de troupe à La Flèche, puis au lycée de Saint-Cloud, avant de sortir second de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, avait maintenu fermement le pavois des nouvelles classes dominantes… Attaché militaire à Vienne sous l’empereur François-Joseph et l’impératrice Sissi, intime de Foch et de Mangin, il fut promu général au début de la première guerre mondiale et chargé de l’application des traités de Versailles et de Saint-Germain.

Jean-Edern Hallier : chateau de la Boixière

Mon grand-père, je me souviens parfaitement de son visage sculptural et austère, dans les dernières années de sa vie, quand nous pûmes enfin revenir en France _ j’éprouvais pour lui un mélange de forte crainte et d’admiration. Quant à ma grand-mère, je l’adorais. Les silences ou les oublis de mon grand-père, elle les palliait par ses intarissables récits sur cette Autriche-Hongrie où nous avions vécu, vingt-cinq ans après elle, les ultimes soubresauts du nazisme...

Jean-Edern Hallier : petit breton

Si je consulte les archives jaunies, soigneusement classées, ficelées dans le même grenier, les récits qui bercèrent mon adolescence se confondent avec l’agonie historique d’une certaine Europe aux prestiges défunts, au son des bals et des grandes réceptions de la cour de Schönbrunn...

Que mon père ait été à son tour nommé à Budapest, aucun doute que la tradition familiale ne soit fortement entrée en ligne de compte dans ce choix du gouvernement de Vichy. Son expérience des pays d’Europe centrale était déjà grande. En 1920 et en 1925, il y avait fait plusieurs séjours. D’abord pour tracer, jeune officier, avec du fil et un compas, les nouvelles frontières des Etats balkaniques, et consoler mes grands-parents de la mort de leur second fils, Jean, violoniste, tout fraîchement sorti du Conservatoire pour entrer dans l’escadrille de Guynemer ; en 1917, après avoir abattu onze appareils ennemis, il fut descendu lors d’un vol de reconnaissance dans le ciel de Champagne. Mon père y revint ensuite, dans des circonstances plus troubles, pour vainement fomenter, avec l’appui des comtes hongrois et de la France, le retour au trône des Habsbourg, en la personne de l’archiduc Charles. Mais, cette fois-ci, jamais il n’avait eu mission plus difficile. Nommé par Vichy attaché militaire en un pays officiellement neutre, il jouait un jeu double, et parfois triple, recevant aussi ses instructions de la France libre, par le canal de Beyrouth.

Je devais l’apprendre bien plus tard, cherchant encore à savoir qui il fut vraiment.

Devais-je lui reprocher sa conduite ou le défendre envers et contre tout ? Mais de quelles atteintes, sinon celles de ma mémoire ? Héros, il le fut des années plus tôt, en 1914, avec sa promotion d’héroïques imbéciles partis au feu en gants blancs et casoars à plumets. Ensuite, son char fut le seul à traverser les lignes ennemies, lors de la bataille du Chemin des Dames. Mais, sur cette période, là où nous sommes, il interrompt toujours ses récits ou élude mes questions. Je le guette toujours, fiévreux, tendre et cruel, comme cet enfant que je fus et qui jadis refusait de laisser troubler l’image du père à la fontaine miraculeuse, jamais obscurcie, de nos familles.

Tel père, tel fils !

« C’est ton autre œil qui voit », m’écrivait un jour Jean Cocteau en dédicace. Condamné à rester demi-aveugle, Œdipe indécis, que puis-je savoir du père ?

Ce qu’un œil voit, l’autre l’ignore.

Ebloui, follement curieux, précocement sentimental, je me passionnais pour cette guerre où me jeta la vie dès ma troisième année.

 

1939-1942 : Début de la guerre - Tunisie - Budapest en famille

Je me souviens aussi de mon grand-père maternel, son sang alsacien le rendant doublement français, le cœur trompé, une frontière au creux de l’estomac. C’était un brave homme fervent à barbe blanche. Président de la société d’horticulture, créateur même d’une nouvelle espèce de roses, il avait longtemps entretenu avec l’écrivain et député Maurice Barrès, clairon inspiré du nationalisme, une correspondance amicale.

Il fut la première disparition de mon entourage.

Comme je m’inquiétais un jour de ne plus le revoir, ma mère me déclara gravement : « il est au ciel. »

Je fondis en larmes et ne dormis pas cette nuit-là, haïssant ce ciel qui me volait les miens. Quel était donc cet au-delà glacé et cruel ? Quel était ce ciel derrière le ciel ? Puisqu’il était le lieu de l’absence, pourquoi nous forçait-on à l’adorer ?

Précocement, je ne fus pas l’ami de ce ciel-là, alors que j’en suis l’intime aujourd’hui _ in time si je puis dire !...

Mais je n’eus guère le loisir de mener plus avant ma méditation. Dès le lendemain matin, dans la cour, la Peugeot 201, au capot arrondi et aux phares louchant sur le radiateur avant, était écrasée de valises, attachées par des cordes sur le porte-bagages. Mon petit frère Laurent, la gouvernante et moi, on nous enfourna sur la banquette arrière avec des paniers à provisions. La porte cochère s’ouvrit toute grande. Les domestiques agitèrent leurs mouchoirs. La France en débâcle perdait ses tripes, et nous avec.

*

Nous nous retrouvâmes à Vichy en fin de périple, haves et sales, devant un grand hôtel, des soldats au garde-à-vous à côté de leurs guérites... Où nous emmenait-on ? Etait-ce là l’entrée du ciel ? Quelle vision absurde m’en étais-je construite ? Mon cœur battait la chamade… Allais-je revoir mon grand-père ?

Une porte s’ouvrit, donnant sur une vaste baie vitrée où se profilaient de vertes frondaisons. Sur un grand bureau, un képi à glands dorés était posé. A coté, dans un fauteuil, un vieillard était assis, et je ne reconnus pas mon grand-père. Comme lui, il nous tendait les bras. Nous dûmes nous approcher, monter sur ses genoux, tandis qu’il nous tapotait les joues en tenant des propos aimables… Maréchal, les voilà !

Encore que cette visite au maréchal Pétain m’eut fortement impressionné, j’étais désappointé. D’abord, je n’avais pas revu mon grand-père, et plus jamais je ne le reverrais. Quant à ce vieux monsieur, décidément je ne l’aimais pas trop. Je montrais mon agacement à mon père, qui m’admonesta : « Tu as raison, mais tu dois te taire. Sinon les choses seront plus difficiles pour moi. »

Jean-Edern Hallier :  enfant en Tunisie

Après avoir passé deux ans en Tunisie où mon père avait pris le commandement du quatrième chasseur d’Afrique, qui était le régiment du père de Foucauld, nous sommes retournés brièvement en France. De là, nous avons traversé en wagon plombé l’Allemagne nazie et l’Autriche, avant de nous retrouver dans un palais à Budapest, aux grands escaliers de marbre donnant sur un vaste jardin où nos attendaient nos jeux, sous les murs du Bastion royal _ en fait l’ancienne forteresse turque.

Le pays conservait ses anciennes structures féodales, avec d’immenses propriétés de vingt mille hectares, et des châteaux comprenant parfois plus de cent domestiques... Nous vivions ici comme des petits seigneurs de la Renaissance, entre préceptrices, gouvernantes, et promenades en calèches dans la Pusta, la grande plaine fertile, avec des cochers rouges à brandebourgs faisant claquer leurs fouets sur l’échine noire des chevaux.

En hiver, nous montions dans les rochers des Tatras, ou en Transylvanie, pour des chasses en traîneaux, cherchant les traces des pas de loup dans la neige.

L’été suivant, la guerre n’était encore pour nous, petits princes de l’existence, qu’un songe aérien et lointain _ alors que nous reprenions à peine contact avec la réalité…

Nous nous amusions avec les princes de Bavière et les petits-enfants de la famille impériale des Habsbourg.

La vie mondaine de mes parents se poursuivait aussi, seigneurs en tenue d’apparat et diplomates se pressant dans nos salons…

Bloquée hors de France après son divorce d’un prince Palfy, Louise de Vilmorin habita d’ailleurs quelques temps notre palais. Elle venait nous border dans nos lits, mon frère et moi, et nous faire la « reine des abeilles », selon ses propres mots, papillotant des yeux et remuant lentement les lèvres… C’était vraiment délicieux !

A la fête de noël 1944, nous ne savions pas encore que ce monde allait s’écrouler.

 

1944-45 : Siège de BudapestJean-Edern Hallier : dessins de NoëlJean-Edern Hallier : dessins de Noël

Dois-je raconter plus encore notre vie hors du temps _ et, si j’ose dire, hors de la guerre en ce pays neutre _ nos fêtes, nos soupers et nos jeux, mais aussi comment Vichy laissa tomber mon père peu après, comment les S.S. finirent par encercler et fouillèrent le palais à la recherche de notre père, comment nous survécûmes au siège de Budapest, durant cinquante-quatre jours et cinquante-quatre nuits, à l’explosion qui détruit une partie du château, comment je fus meurtri à cette époque, et les journées interminables, cachés dans la cave en jouant aux échecs avec un valet, et comment Budapest se réveilla brusquement blanche et rouge, de la neige et des incendies _ je veux dire, comment l’hiver tomba en une nuit sur nos vies ?!?

J’y reviendrai longuement dans La cause des peuples, quelques années plus tard…

Pour l’heure, Budapest.
Quatre cent mille morts.
Deux cent mille chevaux abattus.

Plusieurs centaines de milliers de prisonniers…

Marguerite Hallier : ruines du Château de Budapest
Marguerite Hallier devant le Château de Budapest

*

Et la France, dans tout ça ?

Elle était libérée, nous l’avions appris. Il faudrait bien y revenir un jour. Cette espérance nous exaltait. Nous savions tout de la Résistance, du général de Gaulle, de la division blindée Leclerc…

Notre passé s’accrochait à ce nouveau présent : au loin, une France mythique, inaccessible. Ici, la suite d’un conte de fée paradoxale, enchantement dangereux où l’inconscience se substituait au courage et où la fiction domptait le réel. Pour peu que l’on ait vécu avec une telle intensité l’écroulement d’un pan entier de l’histoire, avant d’être précipité dans un univers si nouveau, les mondes intermédiaires sont difficilement supportables.

Enfin, nous partîmes, après avoir passé trois mois dans les ruines de Budapest.

J’étais dans un triste état physique. Après avoir traversé la Roumanie, et les Carpates, en Bulgarie, dans un train à bestiaux, nous sommes d’abord allés dans un camp à Odessa, au bord de la mer Noire, puis à Istanbul… Enfin, nous avons embarqué sur l’ancien yacht de Nicolas II. Il y avait à bord une énorme cargaison de raisin de Smyrne, du raisin sec dans lequel nous creusions des tunnels en le mangeant…

A la sortie de la mer de Marmara, une mine flottante est venue se coller à la coque sans exploser. Mon frère et moi, nous provoquions des paniques à bord en la bombardant de raisin. Puis nous avons fait escale à Malte, pour nous faire démagnétiser. Les services d’hygiène venaient de détecter qu’il y avait la peste, et en arrivant sur Marseille, on nous a mis en quarantaine, au large de Sète.

Je tombais vraiment de haut.

Au terme de notre odyssée, j’avais trop rêvé la France pour ne pas connaître un violent désenchantement _ dont le contrecoup intellectuel fut durable, et dont je ne me suis jamais vraiment relevé.

En cette année 1945, j’allais mettre un temps fou à reconnaître les valeurs spécifiquement françaises…

 

 

1946 : Les États-Unis (Romain Gary, Simenon, Chaplin)

Jean-Edern Hallier, Laurent Hallier en Arizona


Désert d'Arizona avec son père et son frère Laurent

 

Dès 1946, nous sommes partis, meurtris par la guerre, invités par une tante aux Etats-Unis, en Arizona, puis à Los Angeles, à Beverly Hills. Romain Gary, un ami de ma mère, était alors consul général, Charlie Chaplin notre voisin, et nous avons été élevés avec les enfants de Simenon. J’ai passé ainsi, jusqu’à la fin des années 40, cinq ans de ma vie aux Etats-Unis, où j’allais à la Junior High School à cheval.Jean-Edern Hallier : dessin soldats
Dessin pour sa grand-mère (1946)

 

 

Jean-Edrn Hallier : poème
Un des premiers poèmes de Jean-Edern : Le lézard (1949)


1951-53 : Retour à Paris (échecs, boxe, vélos)

En octobre, il fallut bien aller en classe, et ce fut un morne désastre ! Je ne devais pas tarder à reporter contre les Français tout ce que la France n’avait su me rendre, suivant l’échange inégal de la mémoire, de l’affabulation, dans cette vie de tous les jours où je me sentais soudain prisonnier d’habitudes, de règles, de punitions que je n’aurais jamais imaginées dans ma ferveur de petit patriote exilé, à la liberté mise en cage…

Et puis je répugnais à me lier avec mes condisciples, gamins boutonneux, sottement gouailleurs. Usant des mêmes mots, pourtant, nous nous comprenions moins bien qu’entre petits étrangers. Si ces étrangers-ci parlaient la même langue, il n’était point de pire Babel que celle de la cour de récréation… Taciturne, assis sous mon arbre ou tentant vainement de les convaincre et de les entraîner, quand je leur racontais mes aventures, ils m’écoutaient bouche bée, je le crue tout d’abord. C’est qu’ils baillaient !

Désespérément en marge, j’étais devenu ce « mythomane d’Hallier »...

Mythomane, oui, mais dans la mesure où se construisait déjà mon propre mythe !

La blessure d’amour-propre resta, depuis ce jour, profondément ancrée… Et j’étais pourtant un élève fabuleux, « le chef », « l’Etoile au front » aurait dit Raymond Roussel, le type en classe que tout le monde regarde, jalouse, premier en tout sans rien faire, et cela rend plutôt malheureux _ c’est le Saint-Just de la gloire ( !), et j’ai toujours été le centre d’attraction…

Je ne reviendrai pas plus avant sur ces années d’apprentissage, et sur ma répulsion à raconter cette période de ma vie, celle de l’adaptation sociale, longue et douloureuse conquête.

*

Le rapport à l'enfance que je peux avoir est extrêmement complexe mais permanent. La mémoire que nous avons de notre enfance fait de nos vies passées comme des vies éternelles. Le temps des grandes vacances, quand j'avais sept ans, huit ans, ça durait des siècles, bien sûr, et puis plus ça avance, plus les choses s'emballent, plus le temps devient court, plus le temps vécu disparaît. Il ne reste que cette espèce de plage éblouissante et lointaine de l'enfance. C'est déjà un peu le discours de la littérature, c'est-à-dire un double souvenir, un souvenir déphasé, un souvenir déplacé, comme, dans les toiles de Dufy, par exemple, les traits peuvent être à côté de la couleur. Alors c'est quoi, l'enfance ? D'abord c'est un certain totalitarisme. Ce n'est pas le totalitarisme des adultes, qui est un totalitarisme mou, c'est un totalitarisme de la passion, c'est la quête qui donnera chez l'adulte ce qu'on appelle la quête de l'absolu, aujourd'hui si décriée, si diffamée. L'enfance est ce moment d'intelligence, de folie, de liberté, de cruauté, de tendresse, d'amour, et tout ça s'efface. Je crois que l'adolescence n'est qu'un long âge ingrat, où sur nos cerveaux s'impriment les pouces mous des adultes qui essaient de nous impressionner, de nous influencer. Nous sommes de petites sardines enfouies au fond des classes d'âge, qui passent leur temps à être malaxées comme de la pâte à modeler, par une série de faux maîtres abominables.

Ni Dieu ni maître _ ou un seul Dieu, et quelques filiations invisibles avec les grands maîtres qui nous ont précédés _ « Maman, je serai un grand écrivain… »

Ne pouvant devenir militaire, à cause de mon accident à l’œil, j’ai très tôt voulu devenir écrivain, c’est-à-dire un général de l’armée des rêves

Quand bien même devrais-je le payer de quelques années d’obscurité, il n’y aura qu’une seule place à prendre _ la mienne.

 

 

1954 : Correspondance avec Jean Cocteau

Je me suis longtemps identifié au Dernier des Mohicans, et encore aujourd’hui, je me dis que je suis « le dernier des Français » …

A dix-huit ans, j’étais déjà un garçon très brillant ; nous nous voulions, avec mon camarade d’adolescence Philippe Sollers, de jeunes dieux du monde culturel. Réussissant d’abord dans les salons de l’époque, celui de la grande Noailles, mais aussi ceux de Florence Gould, Suzanne Tezenas, Lise Deharme et son salon surréaliste, avec Julien Gracq et Mandiargues, j’ai connu très vite, et intimement, Henri Michaux, Supervielle, Saint-John Perse (un ami de mon père), Berthelot, Claudel, Ionesco, le peintre Nicolas de Staël, et Jean Cocteau, qui m’a témoigné une vraie complicité, alors que je lui écrivais une correspondance enflammée depuis mes quinze ans…

 

Jean-Edern Hallier : Lycée Claude Bernard

Je me souviens des vacances de Pâques 1954 à Antibes. Je ne l’avais toujours pas rencontré, et il m’avait donné son téléphone au Cap-Ferrat, chez Francine Weisweiller, à la villa San Sospiro. Je l’appelai tout tremblant. C’était la première fois que j’entendais sa voix, métallique et douce.

- Attends-moi, mon Edern. Je t’envoie mon carrosse…

A midi, une Rolls, une Phantom noire de contes orphiques se garait devant la maisonnette de mes hôtes. J’avais planté ma tante dans leur jardin, et je comptais bien revenir le soir sur ma bicyclette, objet bizarre avec klaxon à poire et guidon en cornes de taureau, recourbé à l’envers. Qu’à cela ne tienne, le chauffeur attacha avec des sandows le vélo dans le coffre qui resta ouvert pendant tout le trajet.

- Monsieur Jean vous attend à Saint-Paul-de-Vence, m’annonça-t-il.

Quand nous arrivâmes à la Colombe d’or, je crus rêver. Jamais je n’avais vu autour d’une même table, sur la terrasse, tant de géants : Picasso, Chirico, le compositeur Georges Auric, et Nora, l’épouse russe de Fernand Léger, sorte de grosse poupée gigogne à longues tresses, et Cocteau enfin, qui de l’une de ses longues mains admirables me fit signe de s’asseoir à sa droite _ tel l’évangéliste de la Sainte Cène.

La conversation tournait autour des dernières recherches de mobilier moderne, qu’ils trouvaient exécrable. Je me souviens seulement de la phrase de Cocteau, laissant tomber l’une des célèbres formules qui émaillaient continuellement son discours _ comme autant de pierres verbales précieuses qui ruisselaient de ses lèvres.

- … Le beau neuf ne peut avoir l’air beau, car s’il avait l’air beau, c’est qu’il flatterait la paresse en provoquant des souvenirs, alors qu’il ne doit faire naître que des oracles.

C’était extraordinaire à entendre. Ça lui venait comme ça, complètement improvisé, gratuit. Il se dégageait de lui une étonnante générosité de l’intelligence, il ne notait rien, c’était un semeur de cristal, il dispersait à tout vent des phrases éternelles, aussitôt effacées, oubliées, et qui eussent mérité d’être gravées en lettres d’or sur les frontons des monuments _ et j’aurais voulu tendre les mains pour recueillir, avant qu’elle ne s’écoule à jamais, cette manne de fulgurances…

Jean-Edern Hallier : lettre de Jean Cocteau

J’ai retrouvé aussi Louise de Vilmorin, qui avait habité chez nous à Budapest, Malraux, Paul Morand (un autre ami de mon père) et François Mauriac.

Cependant, je m’ennuyais énormément… J’avais l’impression que ma vie s’était arrêtée à dix-huit ans. Il n’y avait plus la guerre, plus les aventures, plus les voyages, il n’y avait plus rien. Je me suis mis à boire énormément et à faire des bringues invraisemblables… C’est dans ce contexte qu’est née la revue Tel Quel, qui a vraiment représenté la dictature intellectuelle de la jeune génération jusqu’en 1968 !