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Les débuts d’un jeune premier de la littérature PDF Imprimer Envoyer

1956-1962 : Tel Quel avec Sollers, etc.


Jean-Edern Hallier : lettre d'Helena Veniselos

Lettre d'Helena Veniselos après le naufrage du "World Splendour", au cours duquel Jean-Edern faillit perdre la vie (1957)

Naufrage du World Splendour

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J'étais très beau mais je ne le savais pas. C’est assez étrange mais j’ai été, paraît-il, un des types les plus beaux _ genre grand voyou de bonne famille, aux yeux verts, mélange de Burt Lancaster et de Paul Newman… Je sortais alors avec les plus belles filles du monde, sans la moindre difficulté.

Quelques années plus tard, je serai même à la tête d’un véritable harem, faisant l’amour sans partage avec cinq femmes en même temps _ mes Kamasutriennes...

 

En cette enclave quasiment rêvée de la mémoire, à vingt ans, j’entre pourtant dans le cloître des belles lettres, et je fonde et dirige la revue Tel Quel  aux éditions du Seuil.

Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers, Jean-René Huguenin

La bande de Tel Quel (Sollers, Matignon, etc), dans les salons du Général Hallier

 

C’est l’époque où les revues tiennent encore le pouvoir symbolique de la culture _ et celle que je crée se place immédiatement au niveau de la Nouvelle Revue Française (NRF), du Mercure de France, des Temps Modernes ou d’Esprit

 

J’ai eu ma première photo dans l’Express le 14 octobre 1963.

Jean-Edern Hallier : première photo dans l'Express

A vingt-trois ans, j’étais devenu propriétaire de mon propre château dont j’avais hérité directement de ma grand-mère. J’avais mes Ferrari, mes premiers succès, bref, j’étais intouchable.

Après mon départ de la revue, Philippe Sollers la dirigera pendant vingt ans. Ma marque a toujours été celle de la littérature pure _ et notamment de la poésie. Je publie Henri Michaux, ou Francis Ponge, avec qui je me lie d’une amitié profonde _ et à qui je verse mon premier salaire, estimant que l’on ne doit pas vivre de la littérature. Déjà l’influence d’Ezra Pound, s’exerçait sur ma pensée, quand il écrivait : « On reconnaît un mauvais écrivain à ce qu’il écrit pour gagner de l’argent. »

Roux, Pound et Hallier à Venise

Venise avec Dominique de Roux et Ezra Pound


Très rapidement, je me suis aperçu que la création et l’économie étaient inséparables _ et que parler de l’une en oubliant l’autre, ou inversement, relevait de la pure malhonnêteté intellectuelle. Cette observation a dicté toute ma conduite pendant trente cinq ans _ et déterminé ma critique du système éditorial, et de ce que j’ai appelé plus tard la sous-culture.

 

1963-1967 : Exclusion de Tel quel - Collaboration livre de poche 10/18 - Editions de l’Herne avec D. de Roux - Les aventures d’une jeune fille (1963) - Le grand écrivain (1967)
- Mariage avec Anna Devoto Falk

Quittant Tel Quel, je collabore immédiatement à mon premier grand projet économique, le livre de poche 10/18, avec Michel-Claude Jallard. Pour moi, il s’agit de mettre la littérature vivante à bas-prix, et entre toutes les mains. C’est le passage du livre traditionnel à la floraison du livre de poche, phénomène de société des sixties.

En même temps, je participe aux éditions de l’Herne avec Dominique de Roux qui fut probablement le dernier grand éditeur français par sa passion de la lecture, sa clairvoyance et ses intuitions fulgurantes. On lui doit la découverte d’innombrables écrivains, et surtout la réhabilitation de Louis-Ferdinand Céline, le grand maudit de l’époque.

Nous sommes les premiers à publier la Beat Generation américaine, Ginsburg, et surtout Burroughs, qui fut très en vogue dix ans plus tard. Nous faisons connaître Jorge-Luis Borges par un épais cahier qui lui est consacré _ après Roger Caillois, il est vrai, qui sortit ses premiers livres dans sa collection, les Cahiers du Sud. Enfin, ce sont les deux cahiers consacrés à Ezra Pound, autre maudit prestigieux, qui définissent la mouvance profonde de l’Herne. Une défense, que dis-je ? Une défense jamais ! Laissons aux pleureuses jargonnantes de service, ces chaisières du patrimoine, cette fonction assommante et surtout inutile. Ici, il s’agit d’une tentative acharnée de renaissance de la pensée paradoxale, et de la vraie littérature contre les horreurs montantes de notre siècle conformiste…

Les éditions de l’Herne, c’est un peu le libraire-éditeur. On survit comme on peut, avec des bouts de ficelle, sans argent, en empruntant sans cesse à nos parents, et à nos relations. Non seulement nous n’avons pas les moyens de notre ambition de la haute qualité, mais l’édition française se ligue pour marginaliser l’Herne tout en pillant son contenu : « non seulement ils nous fusillent, mais ils nous fouillent les poches », s’écriait Degas ! L’encerclement éditorial, et les écrasants problèmes de gestion, acculent Dominique de Roux à l’exil. Traîné dans la boue, marginalisé, il meurt prématurément à quarante ans, mais en laissant derrière lui un formidable travail d’éditeur que chacun, bien sûr, s’accorde à lui reconnaître à partir du moment où il n’est plus là pour jouer au chien dans le jeu de quilles du système, qui installe lentement et terriblement sa non-culture de masse…

Cette période de ma vie m’ouvre la voie royale, la plus terrible de toutes, celle de la solitude, et des grands cris dans le désert de la vraie culture… Pourtant, il ne s’agit pas de faire le testament de la littérature tristement récité par les notaires para-universitaires qui de Barthes à Lacan nous servent déjà leur canigou idéologiques _ ce que j’appellerai bien plus tard la littérature au vomi. Comme je rêve concrètement de remettre la littérature dans la vie, je participerai plus tard à la fondation du mouvement gauchiste, dont je deviendrai le militant absolu pendant sept ans. Je l’ai choisi, mais comme on choisit quand on n’a plus le choix.

Mon premier roman, Les Aventures d’une jeune fille (1963) a connu un grand succès, Mauriac, Foucault et Aragon ont écrit sur moi, et de Gaulle m’a envoyé une lettre très gentille avant de me recevoir _ puis j’ai à ce moment manqué le prix Médicis, refusant de le partager avec Gérard Jarlot, l’amant de Marguerite Duras à l’époque.

Dès mon deuxième livre, Le Grand écrivain (écrit en 1965 et publié en 1967), même si Michaux salue en moi « un salaud, comme Dostoïevski », même si Pierre Klossowski s’accorde à me reconnaître « une prose aux ressources infinies », je suis traîté de trublion, et la critique petite bourgeoise tente de m’assassiner littérairement. Pas étonnant, si l’on essaie d’en analyser les raisons profondes. En effet, pressentant avant tout le monde le déclin le déclin de la littérature, mes pages sont le lamento sarcastique d’un monde en train des s’engloutir, chanté par un grand bourgeois qui se jette dans une vie de clochard inspiré. Cet anti-héros, c’était le contraire même des modèles de la reconnaissance sociale proposée à la petite bourgeoisie culturelle. La critique ne s’y trompe pas, en devinant quelle polémique fiévreuse se dissimulait derrière cet art poétique a contrario _ portrait de l’artiste en chien battu.

Cela ne m’avait nullement empêché d’aller dans une autre voie, éditoriale toujours. En 1965, après avoir épousé une jeune italienne, celle que je rencontrai en un rêve et qui devint ma compagne, Anna Devoto Falk _ richissime héritière des aciéries milanaises éponymes, et dont j’aurai une fille Ariane _ je tentais la subversion par le haut luxe intellectuel, en fondant les éditions Adelphi, où nous engloutissions des millions de fortune personnelle pour faire éditer, notamment, l’œuvre complète de F. Nietzsche, ignoblement trafiquée par sa sœur. Cette édition célèbre sera reprise par la fondation Ford aux Etats-Unis, et en France par les éditions Gallimard. En l’occurrence, mon analyse est celle de l’édition à long terme, radicalement opposée à celle des autres éditeurs, qui se jettent sur les profits à court terme.

C’est en fait et encore un combat permanent des vivants et des morts, des vivants d’aujourd’hui, et des faux vivants, c’est-à-dire des morts qui nous entourent. Les gens aliénés, les gens qui ont choisi les mille formes de servitude que propose la société. Moi, je suis un homme libre, c’est-à-dire un homme inutile. Je ne fonctionne pas dans le système du rendement que veut notre société actuelle. Je ne fais pas partie non plus de ce que j’appellerais le régime marchand et économiste. J’appartiens à la grande famille spirituelle. Je suis un maître à dépenser, à interpeller notre société. Et j’ai eu l’habitude de la haine, qui est de la même nature que l’admiration, comme disait Freud.

Il aura donc fallu vingt ans pour me donner raison, mais j’ai été ruiné par cette opération qui dépassa mes moyens personnels… Obligé de céder les parts de ma femme aux éditions Adelphi, je redescendis alors vers le peuple, me consacrant corps et biens à l’action révolutionnaire pour noyer ma profonde mélancolie culturelle et essayer de rebondir d’en bas. Je ne publie plus pendant trois ans que des brochures sur le monde ouvrier et paysan…

Je crois en fait que toute création véritable, c'est bien le non possumus « Je me bats, je ne peux pas supporter ce monde moderne, je n'y suis pas à l'aise, je vais être assassiné, massacré, meurtri, je vais perdre tout ce qui fait ma force et ma vérité. »

Donc, c'est dans la chute, pas dans la révolte ou la rébellion, dans la chute, une espèce de parcours en dents de scie de l'animal, de l'homme frappé à mort par le mouvement de la mort et de la chute, que se créent les plus grandes choses, à la fois en poésie et pour les pères fondateurs. Alors il arrive toujours, miraculeusement, que certaines chutes, certaines fautes absolues deviennent, par le non possumus luthérien, des créations ou des fondations. C'est mystérieux, mais c'est ainsi que cela se passe : saint lgnace, sainte Thérèse d'Avila, Marx.

C'est le mouvement propre de tout grand créateur…