Accueil Moi J.-E. ! Les premiers combats
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1968 : J.-E.H. rédacteur en chef de Action - « Le joli mois de mai »


C’est le grand malentendu ! Ah, le joli moi de mai !

La France bourgeoise, pendant plus d’un mois, plongée dans le désarroi. Sa débâcle commencée, suspendue juste à temps. Les couvercles, dansant sur les marmites, la terrorisèrent de leur tintamarre. Y vit-elle alors le ragoût empoisonné de sa fin ? Quelle interprétation donneront plus tard des événements de ces deux mois les manuels d’histoires truqués ? Elèves, vérifiez avant d’apprendre. Ou mieux : apprenez en vous révoltant. Les bilans viendront après, et nul ne vous les imposera. Tant que l’éducation et les média seront contrôlés, les événements seront ce que voudra la bourgeoisie. Ou presque. Car, si les explications ne manquèrent pas _ constat de carence, impossible enquête policière où chacun s’épuise à discerner le sens du soulèvement, ses raisons, justifiant, condamnant ou prévenant a posteriori cet attentat contre l’ordre établi _ elles eurent en commun cette même impuissance et ce même défaut : substituer des analyses à un grand regard innocent, tranquille, capable de débusquer l’évidence. Car il en est de mai 68 comme de cette nouvelle d’Edgar Poe où seule une lettre, posée au beau milieu de la table, et recélant le sens, avait échappé aux investigations. Faut-il décacheter l’enveloppe ?

L’heure, pour moi, n’est toujours pas venue d’ouvrir la lettre. J’ignore encore si je saurais la lire, et en tirer quelques leçons pour l’avenir : la révolution ne cessera-t-elle donc jamais de revenir ? Mais nul ne peut emprisonner un fantôme_ et encore moins l’esprit du temps.

Rédacteur au quotidien Action, organe des comités d’actions qui dirigent mai 68, je fus porté par la vague rouge et rose qui marqua les vingt années suivantes en France : le pouvoir est toujours détenu en France par la dernière génération à être descendue dans la rue…

J’organisais la plupart des réunions gauchistes en mon hôtel de Châtillon, superbe maison de trois étages et sept cent mètres carrés, qui appartenait à ma femme, derrière le musée Carnavelet…

Jean-Edern Hallier en vélo devant l'hôtel de Châtillon

L’expérience de la distribution de presse et de la vente sauvage me passionnait !

Je traversais les barricades et franchissait les contrôles de Police au volant de ma Ferrari 330 GTC, ma « Marie-Madeleine » gris argent, pour distribuer des tracts et cocktails Molotov aux manifestants…

Sur les pavés, ma Ferrari !

Jean-Edern Hallier en Ferrari

Mai 68 ?

Reconnaître que mai 68 et ses idées m’ont surpris serait peu dire : ils ont littéralement précipité l’individu que j’étais dans un monde jusqu’alors dédaigné, au point d’en soupçonner à peine l’existence. Pareil au fils de famille qui traverse les cuisines et les officines honteuses de la bourgeoisie, je n’avais jamais songé à soulever les pesants couvercles de fonte dont elle recouvre ce qu’elle cache et réprime. Quand ces couvercles ont sauté _ et la France est une nation où, des jacqueries à la prise de la Bastille, des barricades de 1848 à la Commune de 1870, les grands soulèvements populaires, longtemps contenus, éclatent en déconcertant toutes les prévisions _ l’individu en question fut non point ébouillanté, mais nettoyé de pied en cap. S’il s’est à nouveau sali par la suite, c’est en s’initiant et en se mêlant aux luttes internes de son propre camp, qui paralysent si souvent la gauche et l’extrême gauche au profit de l’ennemi.

Quoi qu’il en soit, étant passionné de nature, mes actions ne furent que radicales…

1969 : Première édition de l’Idiot International

A la retombée politique du mouvement, comme je disposais de nouveau de considérables fonds italiens et de la haute société protestante, je lançais la première édition de L’Idiot International, au travers duquel l’idéologie de mai 68 se change en un vaste combat culturel.

L’implication des intellectuels dans la politique?

Je dois reconnaître, là où je suis, que le pouvoir intellectuel, c'est l'œuvre, ce n'est pas la présence dans les médias, ou les collaborations que vous pouvez avoir dans tels journaux, ou des passages à la télévision, même si sur ce plan-là j’étais bien servi, je dois l'avouer. Et qu'est-ce qu'un intellectuel au juste ?

C'est un écrivain raté. Ce qui compte, c'est l'influence que quelques livres peuvent avoir, qui feront leur travail de taupe, non pas au fond de la terre, mais dans le cerveau de celui qui les lit. Si, depuis quinze ans bientôt, malgré tous les ennemis que je peux avoir, je n'ai pas été complètement démoli, disqualifié, si tous les jours, d'une chute à l'autre, je deviens chaque fois plus entendu, puis puissant, par la souveraineté de mes écrits, c'est parce que je mène une espèce de guérilla de la vie qui est je crois celle des paysans d'avenir, ou celle que pouvait mener dans 1984 de George Orwell, Winston Smith, le dernier homme libre. Lui aussi disait la même chose que Nietzsche ou moi, à savoir que l'avenir appartient à la mémoire la plus longue. Et dans cet extraordinaire chef-d'oeuvre, à quoi trinquent les trois hommes ? A la mémoire. La perte de la mémoire, c'est la mort. Or, nous sommes dans une société du présent, du bonheur au présent, à tous niveaux. Et de plus en plus nombreux seront demain les intellectuels qui participeront à ce pouvoir de l'idéologie un peu vague, de plus en plus répandue dans le discours des classes moyennes sur l'intelligence. De plus, nous vivons dans une époque où la dialectique de la vérité et du mensonge n'existe plus. Je crois qu'il faut se battre, pour être ce que Kierkegaard appelait un témoin de vérité. Quoiqu'il vous arrive, qu'on vous crache dessus, que vous soyez bafoué, insulté, que vous ayez l'impression de ramer à contre-courant, eh bien il faut continuer à avoir cette fonction, qui consiste non pas à caresser le public hypothétique dans le sens du poil, mais à aller a contrario. Moi, j'ai toujours dénoncé la sous-culture journalistique, qui se marie très volontiers à la sous-culture universitaire. Et dans ce pot-bouille idéologique où chacun touille comme il peut, la pensée claire, l'imagination, la compréhension en font les frais. Plus on informe, moins on comprend, plus on se penche sur les choses, plus on met des lunettes pour ne pas les voir. Il y a aussi des lunettes pour rendre aveugle. Le journalisme est à mon avis un handicap pour celui qui essaierait de déchiffrer les clefs, les énigmes et les mystères de la société à travers la presse. C’est là que le rôle de l'écrivain me paraît décisif. Je pense que la littérature remise dans la presse écrite, c'est, à l'heure de l'information, de la multiplication des possibilités télévisuelles ou de radio, la seule manière de refaire des analyses qui ne soient pas conformistes. Nous avons de plus en plus besoin d'écrivains, de gens libres, de penseurs qui aient la fonction d'indicateurs sociaux de notre modernité.

Cela étant, je croyais dur comme fer à ce combat culturel de l’époque, n’ayant pas vu qu’un train pouvait en cacher un autre, et derrière nos grands idéaux révolutionnaires, l’irrésistible montée des classes moyennes, libérales ou socialistes, qui ont perdu le sens des valeurs.

La grande crise remontait de loin, et c’était bien la lente décomposition du corps social et culturel de la nation.

La France, cette grande marchande de civilisation, commençait à sentir… le moisi ?


1969-1971 : Rencontre avec Mitterrand - Militantisme avec Sartre et S. de Beauvoir (La cause du peuple)

L’Idiot International continue, déjà victime de répression.

Premiers pas de mon Don Quichottisme médiatique, que j’ai inventé sciemment par réaction, quand les pouvoirs quels qu’ils soient, politiques et culturels, refusent de vous entendre. Leur riposte est toujours la même pour feindre de ne pas entendre votre message ; on dit que vous vous faites de la pub, ou alors on vous décrédibilise en tant que messager. La méthode était la meilleure pour briser le consensus du silence, en dépit des mécanismes de régulation du système…

On a fait de Dali ou de Picasso des clowns, parce qu’on ne les comprenait pas. On les a bouffonnisés. Et je crois qu’à bien des égards, je suis bouffonnisé parce que ce que j’écris, comme Picasso, est un patchwork de traits, de couleurs et de pensées. C’est une insulte aux imbéciles, et les imbéciles ne se trompent pas quand ils m’attaquent. L’originalité, ou la force, ou la profondeur de mon travail de créateur ne peut être qu’une insulte à l’imbécillité ambiante, c’est-à-dire aux idiots nationaux. L’erreur de mes détracteurs, c’est qu’ils prennent pour argent comptant tout ce que j’écris. Je dirais « Je suis un assassin », tout le monde répéterait « Il est un assassin. » C’est-à-dire que je les entraîne sur mon propre terrain, où, finalement, je les ai bien souvent perdu de vue !

Mais pour ne pas être emprisonné à l’époque, je fus obligé de céder la direction du journal à Simone de Beauvoir, et celles des autres feuilles gauchistes que je fabriquais en douce pour Jean-Paul Sartre, adorables boucliers prête-noms contre la répression qui s’abattait déjà sur mes activités… Il s’agissait pour moi de créer un front économique de presse _ et lentement, je revins à la littérature en tentant de ressusciter le roman populaire, mais au vrai sens du terme, et de réchauffer d’une nouvelle poésie épique les dernières grandes flambées sociales…

Tentant de reprendre le pouvoir littéraire par la presse, je n’ai jamais renoncé à la littérature, car il ne faut jamais renoncer dans la vie, pas plus qu'il faut renoncer à la recherche de la vérité.

Si la vérité est trop forte, on la renie, on la vomit, et si on en reprend, on s'y habitue, on en devient alcoolique. Le monde est divisé en réactionnaires et conservateurs, qui peuvent être de droit ou de gauche, peu importe.

Être réactionnaire, ce n'est pas être de droite ou de gauche, c'est ne pas supporter un monde qui ne ressemble plus à celui de votre enfance…

L’avenir est toujours aux réactionnaires, et comme disait Chesterton, il est toujours à des vieux messieurs vieux-jeu qui inventent des choses fabuleusement nouvelles…

Devinant que tout foutait le camp, transcendant mon découragement en une sorte de désespoir romantique _ qui passa par les guérillas en Amérique du Sud et le terrorisme _ je retrouvais pour un temps la poésie pure par l’action avant de retrouver enfin, au bout de l’impasse révolutionnaire, la littérature en tant que telle, avec La cause des peuples.


1972 : Retour à la littérature avec La cause des peuples (1972)


J’ai trente six ans, et de ces longues années d’apprentissage, il me restait des milliers de pages…

Ayant hérité du militantisme et un grand besoin de pédagogie, de clarté, et un souci constant de l’éducation classique, 10/18, l’Herne et le maoïsme français auront été les multiples facettes d’un seul miroir des temps modernes où je rejoignais tout ceux qui, avec Che Guevara ou le Lorenzaccio d’Alfred de Musset, ont pour devise secrète : « L’éclair d’une seule épée peut illuminer tout un siècle »

Jean-Edern Hallier  : dédicace de La Cause des Peuples

La cause des peuples s’affirme comme le grand roman des années révolutionnaires ; il connut un immense succès et, avec les schémas simplificateurs que je n’ai cessé de dénoncer, on considère que c’est la confession d’un enfant du siècle, et surtout que je donne enfin une explication sur mes engagements politiques de mai 68. Il n’en est rien.

C’est d’abord une tentative pour sortir de la confusion idéologique par le style, et la prose française de haute lignée. Mon choix d’artiste m’est dicté par un souci de populisme raffiné, qui n’a jamais cessé d’être le mien. Voltaire des garçons coiffeurs, je crache dans la soupe pour lui donner du goût, et sur toutes les avant-gardes, pour casser exemplairement la mainmise pseudo universitaire ou psychanalytique sur notre pensée.

Me faisant mon propre biographe, j’y parlais déjà à la première personne, mais quelle importance... Monsieur Moi n’est pas haïssable. Tout écrivain est Narcisse. Parce que resserrer son cercle autour de soi, comme disait Kafka, c’est s'adresser à l'universel. L'univers n'est peut-être après tout qu'une illusion, ce que les philosophes du XVIIIème ont appelé l'idéalisme pur, ou ce que Baudelaire appelait évaporation, concentration de soi. La clarté, la clairvoyance de soi, c'est une manière de parler de tout le monde. Parler de soi, c'est parler des autres, c'est parler de n'importe qui, qui peut se reconnaître en vous, comme je crois que c'est la mission même de la littérature. De même que mon rôle d'écrivain est aussi d'être l'intercesseur de cette société secrète qu'est la littérature, de repasser les secrets de ma langue à des gens plus jeunes. En réalité, je suis toujours un enfant, j'ai toujours en moi ce que Gombrowicz appelle l'immaturité. L'immaturité, la capacité de verdeur, de refleurissement intime, c’est ça la force du créateur…

L’effet en profondeur de La cause des peuples est considérable, et je bénéficie d’un formidable malentendu en ma faveur, et d’une impunité qui durera dix ans jusqu’à l’arrivée de Mitterrand et des socialistes au pouvoir.

Je suis célèbre. J’en joue. Ça va me servir pour être encore plus efficace dans le combat culturel qui est celui de ma vie toute entière.


1973 : Création des Editions Hallier - Chagrin d’amour (1974)


Après un séjour de sept mois en Amérique du Sud, j’écris fiévreusement le récit de mes aventures, chantant la beauté esthétique du terrorisme, dernière issue d’un rêve aristocratique de la révolution. C’est Chagrin d’Amour, accueilli triomphalement, notamment par Mitterrand qui juge mon « talent vaste et fort », et qui me place d’emblée parmi les premiers écrivains de ma génération…

Les bien-pensants sont choqués par le contenu du livre, où je raconte crûment le détournement par les socialistes des fonds destinés à la résistance chilienne, mais aussi ma rencontre avec Borges, déambulant dans les rues de Buenos Aires, ainsi que mes pérégrinations en Terre de Feu où je promène la grande désillusion lyrique de mes années révolutionnaires _ et d’adolescence prolongée _ ou la mort de Marie la Bretonne…

Les sous-diacres, voleurs des deniers du culte, ont bien essayé de me loger à la même enseigne qu’eux, en me reprochant d’avoir gardé 6.000 $ destinés aux femmes des ministres du président Allende. Cette affaire était encore une fois montée de toute pièce pour me disqualifier, et l’on m’a toujours disqualifié, à chaque fois que j’étais sur le point de faire passer quelques vérités implacables. Ici, il s’agissait de la manipulation de l’argent politique, et après, ce furent d’innombrables campagnes de calomnie pour couvrir ma parole, parmi lesquelles l’affaire de mon enlèvement en 1983, qui en aura été le point culminant.

Voulant paraître à temps pour les prix littéraires, le Seuil me préférant un autre candidat, je le diffuse à compte d’auteur en le faisant imprimer moi-même, et manque d’une voix le prix Goncourt, tout en le faisant perdre à celui des éditions du Seuil qui était donné favori. Dix-neuf ans plus tard, je me trouve dans la même situation avec Je Rends Heureux (1992) et les éditions Albin Michel.

Comme j’avais promis de fonder une maison d’édition, je tiens parole : c’est ainsi que naissent les éditions Hallier. Je gagne des sommes considérables qui permettent à la fois de vivre largement, et d’envisager avec optimisme l’avenir de mes éditions, en essayant de faire découvrir une nouvelle génération d’écrivains et d’intellectuels.


1974 : Rachat de La joie de Lire - L’affaire Fauchon - Combat contre les « nègres »

Je rachète à la barre La Joie de Lire, la plus célèbre librairie du Quartier Latin. C’est une superbe opération, à la fois commerciale et symbolique puisque toutes lectures révolutionnaires sont parties de là.

Jean-Edern Hallier  devant la librairie

En même temps, je fais campagne pour qu’on donne le prix Goncourt à Pierre Goldman, gauchiste historique, accusé d’avoir tué deux pharmaciennes, et qui vient de publier un plaidoyer bouleversant. L’intérêt que je porte au prix Goncourt est lié au fait que c’est le seul moment, dans l’année, où la presse parle de littérature.

Une fois de plus, je profite de l’information pour essayer de la détourner, et c’est vers cette époque que je commence sérieusement à mettre en pratique ce que j’ai appelé la société de provocation. Il faut aller au-delà de la société du spectacle, celle que stigmatisent les situationnistes _ et surtout ne jamais se résigner devant le terrorisme des apparences. Or l’information tombe toujours dans son propre piège qui est l’information : il faut donner en pâture à l’information ce dont elle se nourrit, c’est-à-dire de l’information. Après mai 68, j’avais organisé chez Fauchon, épicerie de luxe, une opération qui consistait à voler des saucissons et du caviar pour les distribuer solennellement aux travailleurs émigrés dans les bidons villes de Nanterre. Ce que les tracts, les interventions auprès de la presse écrite, ou les humbles sollicitations n’avaient réussi à faire, forcer le barrage du silence, l’affaire Fauchon l’avait miraculeusement réussi. Il fallait utiliser contre eux-mêmes : j’ai été le pionnier de ce type d’interventions déconcertantes, ces grandes transgressions bizarres et suicidaires sur l’avant-scène de la vie publique…


Mai 1974 : Journal d'une curée de campagne à Amblaincourt !

Jean-Edern Hallier et François Mitterrand (Amblaincourt)

François Mitterrand, que je connais depuis 1969, vient me voir à la campagne avec Danielle, le week-end suivant sa défaite…

*


J’avais cru prolonger mai 68 par le livre. Il n’en fut rien. Je me livre alors à un véritable feu d’artifice, sur tous les fronts littéraires : je dénonce surtout les livres écrits par les « nègres ». C’est l’affaire Simone Signoret. Je déclare qu’elle n’est pas l’auteur de son best-seller, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, mais que c’est le travail de Maurice Pons. Elle me fait un procès retentissant qu’elle perd, mais qui me vaut la réprobation de l’intelligentsia de gauche, celle que j’appellerai plus tard la gauche archéo-véreuse.

Je n’hésite pas à dresser la liste des ouvrages négrifiés, allant du Sac de billes de Joffo à Michel Morgan. Plus tard, je démasquerai aussi Paul-Loup Sulitzer, et dans ces années-là, je serai le premier à découvrir les grandes mystifications littéraires, comme celle d’Emile Ajar, par Romain Gary.

Comment m’y prenais-je pour ne pas me tromper ? Tout simplement par professionnalisme. Un bon couturier ne se trompe jamais sur le tissu, quand bien même s’agit-il du tissu conjonctif de la langue française. Le propre du style, c’est d’être unique. Il échappe à la reproduction, donc à la fabrication en série. Au mieux, on le pastiche ; au pire, on l’imite platement… Il y avait au XVIIIème siècle une méthode qui s’appelait l’Apax : elle a permis à Voltaire de distinguer les grands classiques, Corneille ou Racine, de leurs innombrables épigones. Certaines tournures de phrases, modulations, allitérations reviennent obligatoirement chez les plus grands, et qui permettent de les reconnaître sans coup férir. Les mots ont de l’oreille, il faut avoir l’oreille des mots. La filiation des écrivains, c’est l’expertise suprême, qui n’a pas besoin de prouver juridiquement qu’on a de l’oreille…

Ce combat me vaut d’innombrables ennemis, et me rapporte peu. La censure commence à s’abattre sur mes révélations, et je suis condamné à des provocations de plus en plus nombreuses, dont l’efficacité est de plus en plus limitée.


1975 : Le cancer - Fondation de l’anti-Goncourt


Je tombe malade, affaibli par un cancer dont je guérirai en deux ans. Je lâche successivement La Joie de Lire, et les éditions Hallier, qui deviennent une succursale d’Albin Michel. Je touche un salaire mais le rôle d’employé ne me satisfait guère. En cette retraite semi-dorée, après la création du prix anti-Goncourt, je vais me remettre à la littérature pure…


1976-1978 : Le premier qui dort réveille l’autre (1977) - Chaque matin qui se lève est une leçon de courage (1978) - Provocations télévisées - Premières tentatives pour entrer à l’Académie française


Mes polémiques redeviennent politiques, et je conceptualise ce façonnage industriel des esprits que j’ai appelé la sous-culture journalistique. Je suis un petit combattant qui sort son épée de bois, c’est certain. C’est mon côté bretteur. Mais en allant plus loin, j’estime qu’il y a un rapport réel avec autrui, dans la polémique. Il y a un affrontement ; et ce sont les époques les plus polémiques, les Lumières, le XVIème siècle ou la Renaissance, qui ont été les époques les plus violentes sur le plan des affrontements individuels, qui ont été les plus grandes aussi sur le plan des découvertes de l’esprit et de la pensée. Nous constatons l’affaiblissement de la pensée moderne au profit d’une espèce de sous discours d’uniformisation, de fausse polémique, ou de l’absence de polémique, entre des gens qui se tiennent aujourd’hui par la barbichette et vivent dans une sorte d’oligarchie qu’il ne fait jamais bon dénoncer. Les polémiques actuelles sont des polémiques de sergent-major ou de cuistre. Alors moi, je sors la croix, et quand on sort la croix, on fait sortir les démons. Ce terrorisme me concernant, ces dénonciations contre moi, pire que Gringoire ou l’antisémitisme le plus violent, c’est parce que j’ai sorti la croix. Je me suis référé tout à coup au monde de la vérité. Les gens ne s’attachent plus qu’aux apparences, dont ils ne connaissent même plus les ombres et les lumières. La vérité, par rapport à l’exactitude, est le plus fort imaginaire que l’homme ait jamais pour dénoncer les impostures. Alors on parle de mes changements dans mes itinéraires intellectuels. C’est faux. Mes changements d’humeur, mes changements de passion ne sont que les facettes d’un même personnage, mais des facettes légitimes et vraies. On a voulu faire prendre pour une incohérence ce qui n’est que le discours des facettes d’un personnage. Je crois au contraire que je suis quelqu’un qui a une profonde cohérence. Mon discours, c’est toujours la recherche de la vérité, ce qu’on appelle en termes religieux l’apologétique, qui passe par la dénonciation de ses propres erreurs. Et moi je suis toujours en avance d’une erreur sur les autres.

Pourquoi ai-je alors renoncé à mes combats éditoriaux ? Par fatigue, sûrement. N’empêche qu’il est un trait de ma nature qui ressemble à de l’inconstance. Je m’engage passionnément, et je laisse tomber. Est-ce un défaut ? Je l’ai longtemps cru. Aujourd’hui, j’en suis moins persuadé : la puissance du Phénix qui ne cesse de mourir et de renaître de ses cendres, c’est celle de la pensée elle-même, de la pensée vivace et fulgurante, phosphorescente, qui ne doit sombrer ni dans la routine, ni dans la corruption, et qui se doit de rester à jamais irrécupérable… Comme aurait déclaré Diderot : « Mes polémiques sont mes catins ».

*

L’Académie française ? C’était très important pour moi, complètement familial. C’était le moyen de participer à la culture, à la civilisation, à la langue française. Une véritable mission, et mon père y tenait beaucoup. C’était une manière de revenir dans la tradition familiale. Jean Mistler, secrétaire perpétuel de l’Académie, a été le chef de cabinet de mon père, à Budapest, il a été « l’homme » de mon père, et surtout de mon grand-père, diplomatiquement, dans des tas de missions. Jacques Chastenet, fondateur du Monde (qui s’appelait alors Le Temps) était le meilleur ami de mon père. Entrer à l’Académie française, pour moi, était implicitement une façon de me faire pardonner de n’être ni ambassadeur, ni général, et pour papa, l’idée de voir entrer son fils à l’Académie était une pure merveille.

Tant que mon père a vécu, j’ai essayé de lui faire plaisir, et me suis présenté deux fois. La première fois contre Edgar Faure, et je savais que je n’avais aucune chance, puisque c’était une plaisanterie entre Jean d’Ormesson et moi.

La deuxième fois, si je me suis présenté, c’était pour me protéger de la répression dont je commençais à être l’objet sous le régime de Mitterrand quelques années plus tard. Ce fut sous l’initiative de Jean Dutourd, qui me rappela cette phrase de Voltaire à Grimm pour faire élire Diderot : « Elisez-le, ça le protégera des gredins et des fripons. »

Puis je m’en suis fichu _ ni Malraux, ni Sartre, ni Proust n’ayant été de l’Académie française _ jusqu’à ce que Julien Green me pousse une nouvelle fois à me présenter… Sans plus de succès.

Il faut dire qu’au milieu des années 80, j’avais accepté pour Jacques Séguéla de poser en académicien pour une publicité, ce qui m’a valu de perdre le grand prix du roman de l’Académie française, ma prestation ayant rendu fous certains !

Depuis cette publicité, dans la rue ou sur une plage, j’ai toujours eu un mal fou à persuader les gens que je n’en suis pas… !


*

Vais-je rappeler maintenant les années qui suivirent ?

Soudain j’ai envie de laisser à d’autres le soin de faire mon curriculum intellectum… Mes provocations télévisées ont été innombrables, et je n’en finirais plus d’en dresser la liste, autant de provocations raffinées et profondément subversives qui ont été mal comprises. Les comprendra-t-on un jour ? Quand elles ressemblent à des justifications, les explications sont toujours mauvaises. Quelles mouches m’ont piqué ? Que cherchais-je ? Les chercheurs ne trouvent pas, et les trouveurs ne cherchent pas. Sauf qu’à chaque fois il me manquait la courroie de transmission entre ce que j’avais trouvé et ce que je n’arrivais pas à faire fonctionner, sinon en une suite de visions prophétiques, ou d’expérimentations malheureuses… Mes splendides fusées devenaient à chaque fois de pauvres pétards mouillés. Je n’avais point d’autre combustible que la dynamite spirituelle, qui les condamnaient à exploser en vol, ou à plonger dans la nuit humide des fœtus assassinés de la fulgurance.

D’un côté, je poursuivais ma prose intimiste, ce jardin secret de mes douleurs. Ce fut Le premier qui dort réveille l’autre, cette love story métaphysique entre deux frères, dont l’un est atteint d’une tumeur au cerveau. Ce qui restera certainement comme l’un de mes chef-d’œuvres, une musique de chambre déchirante, fut salué par toutes la critique, de Mauriac à Henri Michaux en passant par Pauwels, d’Ormesson, Nabokov et les autres…

Ce court récit au titre puisé à la fois dans un mot d’enfant quand je racontais des histoires à mon frère avant qu’il ne s’endorme, et une figure de haute mathématique, celle du cercle de Moebius que l’on peut traverser mais dont on ne peut jamais réussir à faire le tour…

De l’autre, je me servais de l’histoire immédiate, pour tenter de construire une œuvre intemporelle, et ce fut Fin de siècle, le premier grand livre de maturité.


1979-1981 : Lettre ouverte au colin froid (1979) - Un barbare en Asie du Sud-Est (1980) - Fin de siècle (1980)

Jean-Edern Hallier  et son père André (sortie de Lettre au colin froid)

Après la publication de mon pamphlet contre Giscard, Lettre ouverte au colin froid, l’influence de Malaparte s’exerça fortement sur mon travail, et notamment la Peau et Kaputt, ces grands reportages changés en œuvre d’art. Il avait fait la campagne de Russie et assisté à la libération de Naples par les Américains. Moi, j’étais allé au Cambodge pour Paris Match (1978), lors du génocide des Khmers Rouges. J’en avais tiré une suite d’articles, puis un livre document, Un Barbare en Asie du Sud-Est.

De cette matière brute, strictement journalistique, je m’efforçais de tirer la quintessence d’éternité de cette actualité _ littérature de l’instant _ par un roman qui la transfigure.

Les autorités culturelles irlandaises me remerciant d’avoir défendu la celtitude, celles-ci mettent à ma disposition, quelque part entre Tipperary et Limerick, un palais de cinquante pièces parfois réservé au Président américain en visite officielle, et j’y dispose de tout le luxe nécessaire pour écrire en toute quiétude mon nouveau livre.

Fin de siècle est un roman pour le moins prophétique, où je dénonce l’empire du Bien en train de se mettre en place, le nouveau colonialisme humanitaire sur le tiers-monde, que dis-je ?, puisque le monde s’est écroulé, sur ce hors-monde, celui des milliards d’exclus de la Terre.

Je ne voulais pas parler ici de politique, mais d’histoire passée à l’eau-forte de la poésie _ c’est-à-dire de l’acide sur le vieux cuivre du réel…