| L’écrivain et le Président : J.-E. fou…Hallier ? |
|
|
|
|
1981: Élection de François Mitterrand, ou la traversée d’un désert… - Rupture et enquête sur F.M. - Les premières persécutions (refus du manuscrit Tonton et Mazarine par 17 éditeurs, etc.) A l’heure qu’il était, je n’imaginais pas ce qui allait suivre… Tomber. Tomber ! Plus dure, plus haute sera la chute. Retomber, mais dans un mouvement qui me serait propre, et qui serait, dans tous les sens métaphoriques du terme, une ligne de vie. Il me fallait aller jusqu'au bout de la chute pour pouvoir rebondir. Ce qui est très mauvais dans la vie, c'est de glisser, de glisser dans la vase, lentement. Ce qui est formidable, c'est de plonger jusqu'au fond du désastre et de la crise intime pour pouvoir rebondir. Merci Mitterrand ! ![]() De 1981 à 1990, ma brouille avec Mitterrand m’a totalement marginalisé par rapport au pouvoir. J’avais beau rester un homme célèbre, le fait de n’être ni ambassadeur, ni académicien, ni directeur de télévision m’a fait dépasser dans le cursus honorum par des tas de gens terriblement en retard sur moi... C’est ce qui s’est passé pendant près de dix ans. * Je crois que j’ai toujours échoué, que mes victoires se passent de chute en chute, de désastre en désastre. Mais là, mon art, en cet exil du dedans, c’était de passer du pouvoir perdu à la souveraineté, de récupérer par la souveraineté ce que j’allais perdre sur le plan du pouvoir. Par exemple, j’aurais beaucoup voulu être ministre ; je ne l’ai jamais été. Oui, ça m’aurait plu ! Mais avec le moindre point d’appui, comme aurait dit Archimède, j’aurais voulu soulever le monde, jouer à la vérité, au sérieux, au monde réel. J’aurais été dangereux comme homme politique, parce que je risquerais de faire le pire, dire des choses bien. Si j’ai voulu être ministre, c’était par jalousie envers Lamartine et Chateaubriand, qui ont d'ailleurs été de mauvais hommes politiques. Mais je n'ai pas de rapport avec la politique, j'ai un rapport avec l'Histoire. Moi, je ne m'adresse à l'Histoire qu'au travers de la littérature, à laquelle je reconnais un pouvoir infini sur les âmes, qui n'est pas une manière de libérer ou d'asservir les gens, de tenir un discours démagogique de plus sur le prix de la vie, le confort, l'inflation, le bonheur politique. Le discours du bonheur politique est un anachronisme de XIXème siècle. La littérature, c'est la capacité absolue de parler ou d'humilier, d'offenser, sans pour autant feindre de libérer. C’est s'adresser au tréfonds où chacun se reconnaît. La littérature, c'est la liberté; c'est aider les gens. Evidemment, j'ai pris position pour Mitterrand, que j'aimais beaucoup. Je connaissais Mitterrand depuis 1969. Il avait assisté à l'un des procès fait à mon journal L'Idiot International. C'était un procès sur les travailleurs immigrés, où j'ai été condamné à un an de prison avec sursis. Mitterrand était venu au fond du tribunal dans sa robe d'avocat, et il regardait la présidente du tribunal, Mme Rozès, qui avait déjà à l'époque des sympathies socialistes. A partir de ce geste de Mitterrand, une amitié assez tenace est née puis s'est développée. Nous avons eu de longues conversations littéraires, personnelles et affectueuses, mais je ne lui ai jamais caché mon absence d'affinités pour ses idées politiques… Après son élection, je n'ai pas eu de rapport avec un président de la République qui s'appelle François Mitterrand. J'ai eu un rapport avec deux présidents de la République, deux François Mitterrand. Le Mitterrand de mon réel, et celui de mon imaginaire. Et lorsque François Mitterrand défaillait (de mon point de vue : politiquement), eh bien j’étais très embêté pour mon personnage de roman François Mitterrand, et à ce moment-là, je dénonçais le personnage réel pour sauver mon personnage imaginaire, et je me suis complètement affolé... Je me disais : j'ai écrit quarante articles sur lui, il y a vingt pages sur lui et sur nos relations dans mon livre Chagrin d'amour, à propos duquel il a écrit que j'étais le plus grand écrivain de ma génération, mais je crois qu'il ne sais pas ce que sait un écrivain : un écrivain, confronté à un homme politique, a toujours deux personnages en face de lui : le réel et l'imaginaire. Je crois que chaque homme d'Etat est à lui-même un personnage de roman. Pour arriver au pouvoir, il faut être un extraordinaire personnage de roman. Mais ce sont des romans qui ne se répètent pas. Le destin de Mitterrand était arrivé au stade de son accomplissement politique. On ne pouvait rien prévoir, ou presque. Mais quelle catastrophe pour moi si Mitterrand n'avait pas été un grand président de la République… Sous Jean-Edern Hallier ! Quant à son accession au pouvoir, même si je m’étais fait mercenaire idéologique au service du Prince, je méjugeais complètement le rôle de l'appareil dans la prise de pouvoir politique, notamment quand je me suis efforcé de séparer Mitterrand des socialistes. Mais comme le disait Pareto, le corps politique est comparable au sang. Il se vicie progressivement, il faut lui apporter du sang neuf d’un corps constitué différent, le sang de la pensée. Quant à comparer la politique à une religion, comme d'autres le font, cela me paraît être une erreur, à l'heure où, justement, Mitterrand choisissait comme emblème sur sa photo officielle Les Essais de Montaigne, qui sont la plus haute expression de la laïcité et de l'impertinence. Et personne n'a réfléchi, sauf peut-être Glucksmann, à ce mystère, à ce choix d'un Humanisme qui n'a rien à voir avec l’humanisme bêlant d’aujourd’hui. L'Humanisme de Montaigne est aristocratique, c'est celui du plus haut savoir, le dernier héritage de l'Humanisme de la Renaissance, qui n'a rien à voir ni avec la communale, ni avec ses écrivains. Moi, cette photo m'a longuement rendu perplexe, car finalement elle se voit comme le nez au milieu de la figure, et personne n'a essayé de méditer sur ce symbole que pouvait être Montaigne, c'est à dire ce qu'il y a de plus raffiné, de plus aristocratique ! C’était un choix intentionnel de Mitterrand, comme celui de s’entourer de courtisans, et je n’ai jamais voulu faire partie de la cour !
* Je suis avant tout un écrivain, d'abord, totalement. Je suis totalement un écrivain, totalement un poète, totalement un homme du discours. C'est à dire que je suis un créateur. Je pense que les écrivains sont aujourd'hui les derniers des Mohicans. C’est une espèce en train de disparaître. Mais c'est une espèce très mystérieuse, parce que c'est une espèce de la liberté, qui disparaîtra pour un temps et qui renaîtra. Et qui ne peut pas ne pas renaître. Donc il peut se passer de longues périodes sans littérature, avec des sous-cultures, une pensée uniforme et molle, avant de voir la littérature reparaître, renaître, comme un phénix renaît de ses cendres. Un écrivain est quelqu'un de totalement reconnaissable, quoi qu'il dise: c'est Proust, Céline, dans une certaine mesure Constant, Chateaubriand, Beckett. Et il n'est pas possible, en langue française, de faire une « grande littérature » si l'on n'écrit pas bien. C'est possible dans les langues « romancières » qui ont beaucoup d'adjectifs, comme les langues anglo-saxonnes; par exemple Faulkner, Steinbeck, Dos Passos écrivaient très très mal au sens de nos critères français. Dostoïevski et Tolstoï écrivaient comme des pieds. Ils étaient pourtant de grands écrivains. Le drame et la grandeur de la langue française, c'est cette espèce de colonne vertébrale grammaticale qu'on ne peut absolument pas tordre, ou très difficilement. Si j'étais un simple fabriquant de livres, un vrai industriel, je ferais travailler des nègres, je pondrais mon livre tous les six mois, j'affinerais mes recettes pour exploiter un filon, être un de ces marchands de créneau de notre Moyen-Age moderne, installé dessus jusqu'à ce qu'il s'use.v Non, je me remets en question de livre en livre complètement, et j’essaie de recharger mes accus, de retravailler mon imaginaire. Je n'ai pas à proprement parler un grand imaginaire, c'est à partir du déboîtement du réel que je peux créer. En ce sens, le journalisme m'est assez utile, et ma vie est le brouillon de mon oeuvre… * Fin 1981, ne voyant toujours rien venir de l’Elysée, en un grand cri de déception alors que nous fumes intimes, que j’avais réellement contribué à mettre le socialisme au pouvoir, que je l’avais largement subventionné, écrivant un pamphlet contre Giscard, jouant les passeurs de fonds des grandes familles italiennes vers le gauchisme français et allemand, alors que tout le monde m’avait vu face-à-face avec Mitterrand lors de la première garden-party de l’Elysée, je me sentais fils naturel, abandonné par son père… Pourquoi désormais me manquait-il à ce point de respect ? Pourquoi ce manque de gentillesse ? En fait, j’aurais du être un peu moins surpris de tout cela. Dès l’époque de mes blocs-notes du Matin, comme celui où j’avais « ridiculisé » la cérémonie du Panthéon simplement parce qu’elle était ridicule, j’avais pressenti et révélé la dérive droitière du régime. Très vite, je m’étais mis à écrire que le socialisme portait en lui la « trahison comme la nuée l’orage », pour reprendre la célèbre phrase de Marx à propos du capitalisme et de la guerre. Puis j’ai commencé à enquêter dans une zone de plus en plus personnelle, de plus en plus secrète, là où je savais que je ferai le plus de mal à Mitterrand, aussi bien sur le plan de sa vie privée, dont je connaissais de vastes plans, que sur le plan de son passé historique que j’avais fidèlement reconstitué… J’ai mené cette enquête avec une espèce de passion, aidé notamment par Raymond Abellio, qui vivait encore. Je n’arrêtais pas de m’identifier au héros de Monsieur Arkadin d’Orson Welles, qui essaie de connaître la réelle identité de son père. Or le personnage romanesque de Mitterrand est extraordinaire, c’est Thomas l’imposteur de Cocteau qui serait devenu président de la République au lieu de mourir pendant la guerre de 14 ! A ce moment-là, Mitterrand s’est épouvantablement inquiété. Il y a eu une cellule spéciale à l’Elysée pour me surveiller, pour empêcher ce livre de se poursuivre, pour me menacer, pour m’écouter, pour faire pression, pour m’acheter aussi, mais j’ai tenu, jusqu’à ce jour où, épuisé, effondré par la mort de ma mère et l’incendie de mon appartement, j’ai brûlé mon manuscrit devant l’Elysée faute d’éditeur, renouvelant le geste de Rousseau avec son Contrat social, brûlé devant la cour du roi de France… L’Honneur perdu de François Mitterrand, Tonton et Mazarine de son premier nom, le plus célèbre de mes pamphlets, refusé par dix-sept éditeurs intimidés par le pouvoir, et chez qui le contrepoids de la peur s’est avéré plus lourd que l’appât du gain, rappelant à très peu de choses près la terrible expérience de Victor Hugo avec les Châtiments, publié intégralement 17 ans après avoir été écrit. Moi, j’allai devoir attendre onze ans, seulement, pour le publier… et vingt-cinq ans pour que la cellule de l’Elysée soit condamnée, dans le retentissant procès dits des écoutes de l’Elysée ! …
1982 : L’enlèvement du 25 avril au 4 mai - Bréviaire pour une jeunesse déracinée (1982)
Prière d’inculper ! J’allais oublier mon enlèvement… Oui, j’ai bien été enlevé, d’ailleurs qui vous dit que le Jean-Edern qui vous parle est bien le vrai ? Qui ont- « ils » vraiment rendus ? Le jeudi 22 avril 1982, je reçois chez moi François de Grossouvre, chargé de mission auprès de François Mitterrand, et Gérard de Villiers, l’auteur des fameux S.A.S.. Le vendredi 23, je viens de présenter mon Bréviaire pour une jeunesse déracinée, probablement mon meilleur essai que j’écrivis à toute vitesse dans le sud marocain _ petit précis politique à l’usage des jeunes générations, à lire trois cent soixante-cinq jours par an _ dans la célèbre émission de Bernard Pivot, Apostrophes. Le dimanche suivant, je dîne à La Closerie des Lilas, boulevard du Port Royal à Paris, avec trois journalistes que je quitte à 23 heures, après le repas. C’est à ce moment-là que je disparais, mon enlèvement étant revendiqué le lendemain après-midi par de mystérieuses Brigades révolutionnaires françaises… Je réapparaîtrai dans la nuit du 3 au 4 mai 1982, à 1 heure 30 du matin, devant l’hôtel Concorde-La Fayette, porte Maillot à Paris. Je n’en dirai pas beaucoup plus, pour tenir ma parole donnée. Premiers (faux ?) pas d’un persécuté ? Regardez du côté du Jardin de l’Observatoire… Mitterrand a été condamné pour outrage à magistrat, pas moi ! J’ai été lavé de tout soupçon de mystification, alors qu’une entreprise de basse-police, visant à me disqualifier, était déjà en marche… Si l’enlèvement avait été une opération fausse, ç’aurait été pour moi une merveilleuse manière de montrer que la presse ne vivait de rien, publiant un nombre incalculable d’articles sur cette affaire, pendant des semaines et des semaines… C’est une formidable dénonciation de la sous-culture journalistique que j’aurais pu faire ! Malheureusement, ce ne furent que quinze jours de souffrance et d’angoisse pour ma famille et pour moi… La faute à qui ? Je publierai un court roman sur cette affaire, L’Enlèvement, en 1983.
1983 : Relance de l’Idiot - L’enlèvement (1983)
J’ai eu recours à ma vieille technique, celle qui est toujours revenue lorsque j’étais en difficulté : L’Idiot International. C’est mon journal à l’ancienne, et moderne à la fois. Un journal du XIXème et du XXème siècle en même temps. C’est un journal en avance sur la presse de demain et en retard sur la presse d’aujourd’hui, une espèce de drapeau, mon oiseau de liberté aux plumes les plus talentueuses : Christian Laborde, Philippe Sollers, Matzneff, Marc-Edouard Nabe, Frédéric Beigbeder, Vergès, Thierry Séchan, Benoît Duteurtre, Morgan Sportès, Patrick Besson, Frédéric Taddéï, Arrabal, Dutourd, Jean Cau et j’en oublie…! C’est dans L’Idiot International que l’on découvrira ce qui s’est réellement passé durant toutes ces années, le journal le plus libre et aux tirages les plus exceptionnels de l’époque… Si les gens aiment et adorent la vie privée, ils adorent aussi, par compensation, que l’on tire sur des cibles comme à la foire, et Mitterrand était une très bonne cible, tout comme Jack Lang ou Bernard Tapie ! Les écrivains ont le droit imprescriptible de taper où ils veulent, et il était difficile d’attaquer Mitterrand politiquement car il n’avait aucune idée, car il allait dans le sens du vent, des modes, flottant, comme le chat crevé au fil de l’eau, mais avec une certaine habileté, même s’il se contredisait d’un discours à l’autre, d’une manière absolument invraisemblable… Je voulais donc l’attaquer sous toutes les coutures ! Alors que nous étions sur le chemin de la réussite, trois ou quatre polices s’étaient mêlées d’empêcher secrètement L’Idiot de sortir. J’étais obligé, pour le faire imprimer, d’inventer des ruses incroyables. L’imprimerie avait été attaquée par trente personnes non identifiées, qui avaient dérobées quarante mille exemplaires du journal pendant la nuit, et l’atelier de photocomposition avait même été attaqué, mais je voulais persévérer, trouver un moyen… C’est à ce moment-là que j’ai reçu un coup de téléphone de Jean-Baptiste Doumeng, le milliardaire rouge, qui m’a convoqué le lendemain matin au Plaza Athénée, à sept heures, pour le petit déjeuner. Me prévenant que j’étais en danger de mort si je continuais, il me tendit une enveloppe avec cinq cent mille francs en liquide en me disant « Fous le camp ! », de son accent inénarrable, « Retourne à l’immanence, retourne à l’immanence ! », et je suis parti à Florence, puis en Corse, replongeant en apnée pour écrire…
1984 : Arrêt de l’Idiot international - Mort de ma mère - Incendie de ma bibliothèque place des Vosges Maurice Rheims, Michel Déon, Jean-Edern Hallier, Jean-Paul Aron, Philippe Sollers et Bernard Frank *
J’ai quarante huit ans et je suis à bout de force. Ma mère est morte, c’est la fin du monde. Rien ne sera plus jamais comme avant. Pleure, Petit Prince. Si j’avais su que je l’aimais tant, mon Dieu, je l’aurais mieux aimée…
1985-1988 : Le mauvais esprit (1985) avec Jean Dutourd + L’évangile du fou (1986) + Les carnets impudiques (1988)
En 1985, je retrouve la force de publier Le mauvais esprit avec mon ami Jean Dutourd, petit livre de causerie, lyrique et moqueur, sur la littérature, le pouvoir, ceux qui l’exercent, la foi enfin _ à notre image… Je poursuis dans le même temps mon œuvre romanesque, tout simplement parce que je n’ai pas fait d’œuvre romanesque. Plus qu’un romancier, je suis un mémorialiste. Je n’ai jamais réussi à créer des personnages, au sens balzacien du terme. Avec mes quelques héros, je suis incapable de faire concurrence à l’état civil. Tout juste quelques noms sur un bottin, et ce sont tous des noms de femmes _ douces mygales tissant sans relâche l’étoffe de nos rêves… Lisa, dans Fin de siècle, écrit lors de mon exil doré en Irlande en 1980, et maintenant Diane dans l’Evangile du Fou, peut-être mon plus grand livre, plus l’Elisabeth de l’esquisse d’un roman inachevé, dont je publiais l’essentiel dans mon journal intime, Carnets impudiques. Puis bientôt Clara, dans les Puissances du mal… C’est bien peu, mais cela s’enfonce dans les profondeurs inouïes de la nuit charnelle de l’amour. Qu’on ne s’étonne pas que les femmes soient les dernières lectrices des romans : l’amour n’est pas seulement aveugle, comme dit le proverbe, il est nocturne. Jamais un film ne pourra exprimer son intensité du dedans, alors qu’une chanson y parviendra _ parce qu’une chanson relève à la fois de la mélodie et de la parole écrite. L’intériorité romanesque est un long songe éveillé. Les gens qui ne rêvent pas deviennent fous. Le roman, c’est l’échappatoire onirique de l’amour. Ainsi ai-je écrit quelques pages admirables sur l’amour _ l’agonie et la mort de Lisa dans le printemps irlandais, illuminé par les fleurs des arbres fruitiers, et où le ciel passe quasi instantanément du bleu au noir de la giboulée soudaine comme sur le visage d’une femme le sourire et les larmes… Il y a aussi la cabane en Corse, où mon héros est enfermé avec Diane au milieu des incendies du maquis dans la montagne. Plus traditionnel, il y a ma brève passion pour Elisabeth dans un décor vénitien _ et je prie que l’on me pardonne d’avoir utilisé, moi aussi, la carte postale de Venise après tant d’autres écrivains. Venise, c’est un peu l’impuissance romanesque qui voudrait se transformer en cinéma pour tous. On ne sait pas à quoi ressemble la maison de Madame Bovary, mais chacun s’est enrhumé l’âme sous le pont des Soupirs. Peu importe, mon amour vénitien aurait pu tout aussi bien se dérouler sous un clair de lune à Maubeuge. Le ciel de lit, c’est la nuit transfigurée. Les formes de la mémoire amoureuse relèvent du même univers tactile que celui des aveugles. Si tant est que le roman consiste à incarner l’autre, je me suis enfin échappé à moi-même pour raconter quelques femmes. Et encore, ne les ai-je pas seulement rêvées pour quelques autres qui m’ont lu et on cru s’y reconnaître elles-mêmes ? Mes héros ont tous réellement existé, tel le Père de Foucauld, l’ermite du Sahara, dans ma grande saga coloniale de l’Evangile du Fou. Même si je les ai remodelés, ou intégrés dans une sarabande enfantine, la trame de leur vie a été véridique. J’aurais été bien incapable de l’inventer. Ma grande faiblesse de romancier, c’est de n’avoir aucune imagination _ ce dont je me félicite, les archétypes de l’imaginaire étant d’une grande pauvreté, et la réalité dépassant toujours la fiction. Au reste, je n’ai jamais été meilleur que dans le portrait de ceux que j’ai rencontré. Le portrait, c’est mon talent d’artiste. Je suis une plaque sensible, une galerie des glaces où s’imprimeraient à jamais dans le tain du miroir ceux qui sont passés devant...
1989-1991 : Résurrection de l’Idiot International Ici commence la dernière période de ma vie journalistique, celle de la résurrection de l’Idiot International, phénix de papier ne cessant de renaître de ses cendres… Le journal entraîne obligatoirement le livre, et les Versets Sataniques de Rushdie sont le premier livre-journal que je tente de publier, contre la frilosité des éditeurs français de l’époque. Je reste très fier de cette imprimerie nationale de la liberté, et j’irais même jusqu’à le vendre devant l’ambassade d’Iran _ qui dit mieux ? Je suis très fier de cette opération…
1991-1992 : Jean-Edern à Bagdad sous les bombes - Les grands procès (Lang, Tapie, Kiejman, etc…) - Le dandy de grand chemin (1991) + Conversations au clair de Lune (1991) avec Fidel Castro - La force d’âme, suivie de L’honneur perdu de F.M. (1992) + Je rends heureux (1992) Passons tout de suite sur les autres combats de l’Idiot International, et la répression du pouvoir socialiste contre mon journal, via les procès intentés par les proches de Mitterrand, Kiejman, Lang et Tapie. Qu’un écrivain soit à la fois attaqué par un ministre de la Culture, un journaliste par un ministre de la Communication, et un justicié par le Stavisky couronné de l’époque, en dit long sur la volonté acharnée du pouvoir de détruire notre journal. Deux fois, il aura été forcé de s’interrompre, et toujours, il reparaîtra, surmontant les terribles difficultés, et les embûches sur sa route, entraînant derrière lui sa petite cohorte de lecteurs fidèles. Jamais sa diffusion n’aura été inférieure à 50.000 exemplaires, ce qui signifie une extraordinaire influence réelle. Même si on ne nous cite pas, on nous lit, et surtout, c’est la vision littéraire de la politique, paradoxale, variée et multivoque qui s’exprime. La grande vie que je mène et les soucis rédactionnels m’amènent à l’hôpital Saint Antoine, avec un infarctus du myocarde attrapé à la barre du palais de justice où, reprenant l’exemple de Victor Hugo, je plaide pour mon propre enfant de presse. En 1991, je rencontre longuement Fidel Castro, reprenant le principe du grand reportage mi-littéraire, mi-politique, dans mes Conversations au clair de Lune, que je dédierai à mon fils de neuf ans, Frédéric-Charles… Quelques temps après, je publie un livre-interview, Le Dandy de grand chemin, suite à une longue série d’entretiens avec Jean-Louis Remilleux, dans le somptueux décor de l’hôtel de Crillon, où je développe ma vision de la littérature… En 1992, je vais sous les bombes à Bagdad pendant la guerre d’Irak. A bas Al Bush, à bas les gangsters américains ! A mon retour, en traversant à pied le désert par moins 10 degrés, je contracte un oedème du poumon, et je retourne à plusieurs reprises à Cuba pour suivre une convalescence chaotique, entre Partagas 8-9-8, et la passion retrouvée des dessins, poussé par Fidel Castro qui avait apprécié son portrait griffonné à la hâte un an avant, au point de le placer dans son bureau… Nouveaux ennuis de santé. Tous mes biens sont hypothéqués à cause des procès qui m’accablent, et c’est la première fois dans l’histoire de la presse qu’un directeur de journal est poursuivi sur sa fortune personnelle. J’ai toujours jeté l’argent par les fenêtres, et il m’est toujours revenu par la porte. Cette fois-ci, je ne peux plus ni répandre, ni recevoir, et c’est aussi l’appauvrissement de mes proches, qui bénéficiaient de mes mannes. C’en était fini, provisoirement, du grand train de vie électif. Nouveau séjour à l’hôpital, et n’ayant plus les moyens de racheter mon appartement de la place des Vosges où j’ai vécu dix-sept ans, j’en suis chassé par la misère intime qui se répand dans ma vie… Je déménage mes meubles en Bretagne, et le nègre de résine qui trônait sur mon balcon parmi les fleurs, va s’installer sur un banc de granit, dans le parc du domaine hanté de ma mémoire enfantine. J’ai 56 ans et je vais mal. Cela étant, un mouvement de solidarité et de chaleur humaine se dessine dans l’opinion, et Bernard Pivot, Jean d’Ormesson, Bernard Frank, Michel Déon, Jean Dutourd tentent en vain d’intercéder en ma faveur. C’est à ce moment-là que je deviens directeur littéraire aux Belles Lettres, qui publient la prestigieuse collection Guillaume Budé de latin-grec. J’y lance notamment un merveilleux roman inédit d’Alexandre Vialatte, Salomé. Ayant repris l’Idiot International pour publier notamment L’Honneur perdu de François Mitterrand, je m’apprête à publier La Force d’Ame, qui se présente comme le roman vécu de ma pensée de 1989 à 1992. Ecrit dans ma chair et avec mon sang, il m’aura coûté infiniment plus qu’il ne me rapportera jamais, tellement les gains de la postérité sont hypothétiques… D’une part, j’y rassemble mes meilleurs éditoriaux, et de l’autre, je publie enfin les trois quarts de mon pamphlet contre Mitterrand, ce que je tentais de faire depuis neuf ans. Les parties condamnées ne sont pas expurgées, mais remplacées par des rectangles noirs, sous-titrés pages censurées. C’est ainsi que j’innovais, une fois encore, en faisant de la censure dont j’étais victime un argument de vente par correspondance, ce qui m’a permis d’échapper à la répression. Plus de dix mille exemplaires ont ainsi été distribués, en contournant la loi. Après la Hollande du XVIIIème siècle, les P et T, officine nationale de la subversion : c’est l’édition sous le manteau postal. Le livre connaît un grand succès. Je fais une longue tournée en France, en Suisse et en Belgique pour rencontrer les forces vives de l’intelligence enfouie dans les provinces. Je crois, enfin, m’être sorti définitivement de mes ennuis physiques, politiques et financiers, et m’apprêtais à publier Je Rends Heureux, bouclant alors le cycle romanesque de ma vie depuis La Cause des peuples, où je consacrais déjà un chapitre à Jean-René Huguenin, J.-R.H., mon jumeau stellaire, petit prince des sixties… C’est sur cet hymne à l’adolescence lumineuse, trente ans après la mort de mon ami, que je suis descendu dans les ténèbres. Passant la nuit du 14 au 15 octobre à corriger les épreuves de mon livre afin qu’elles fussent parfaites _ je veux dire éternellement imparfaites dans l’arbitraire suspendu du créateur _ au petit matin, je vis quelque fumée devant mon œil droit (car, je le rappelle, j’ai accidentellement perdu la vue de mon œil gauche). Je ne m’inquiétai pas outre mesure. Sans doute était-ce l’excès de cigarettes nocturnes. Epuisé, je décidai d’aller me reposer deux jours à Venise, où il ne restait plus au Danieli que la chambre de George Sand. Il plus toute la journée. Le lendemain, la brume se déchira. Dans la lumière étincelante, inoubliable et dorée, la plus belle lumière dont il me soit désormais donné de me souvenir, je fis du motoscafo toute la journée, m’arrêtant longuement en pèlerinage au monastère de Saint François du Désert, dans une des îles de la lagune. Eternel voyageur de noces, je suis condamné à la déchirante banalité de ces dernières images, celles que vous avez tous vues vous aussi un jour dans votre vie, mais qui se sont imprimées une dernière fois sur ma pupille meurtrie…« Regarde, dis-je à ma compagne au soir tombant, dans le bateau qui me ramenait vers l’aéroport. Oui, regarde, mon Alice ! lui répétais-je en désignant le gros disque rouge qui s’engloutissait au-dessus du Mestre : on dirait que c’est la dernière fois que le soleil se couche sur le monde… » Le reste est sans importance. Arrivé à Paris, je ne réussis pas à m’endormir. Comme je regardais la télévision, je crus qu’elle éclatait. Sauf que la télévision, c’était moi, mais je ne le savais pas encore. Qu’on veuille bien me pardonner ici aussi : il faut toujours rester un observateur implacable de soi-même. Etre le mal et le remède de la guérison sévère. Esclave enfermé au fond de sa caverne hospitalière de la Fondation ophtalmologique Rothschild, je me souviens que ça a successivement ressemblé à un paysage de Monet, puis à du Sisley, de l’impressionnisme éclaté. Puis nous sommes tombé dans la période noire de Van Gogh. Il fait nuit dans ma tête. Le voile du malheur s’est abattu sur ma vie passionnée. Quel enchantement du vendredi saint dissipera un jour ma leçon des ténèbres ? Quand les portes de la nuit s’entrouvriront-elles ? Comme Molière perdit la vie sur scène, moi j’ai perdu la vue sur ma scène intérieure _ ce petit théâtre intime, la correction définitive des épreuves de mon premier roman-fax, Je Rends Heureux, le livre-culte de la jeunesse éternelle, écrit en partie à la Boixière…
|