| La vie la nuit, ou la résurrection d’un phénix ! |
|
|
|
|
Journal intime : Le samedi 31 octobre 1992.
Pour la première fois, aujourd’hui, je me reconstitue. Comme une demeure frappée par un cataclysme _ incendie, inondation, etc. _ et où toute l’ordonnance, le rituel, les habitudes ont soudain été dévastés, jetés sans dessus dessous, je commence mes rangements. Retrouverai-je l’ancienne demeure ? C’est peu probable. Ce qui va se reconstruire sera différent, peut-être complètement inattendu (…) On se demande toujours après un cataclysme comment il a pu arriver. Le volcan était éteint, et on vivait tranquillement dans les villes et en dessous. La rivière était gracieuse, et douce. Avant le raz-de-marée, le bord de mer était délicieusement tranquille _ comme depuis toujours… Que l’horreur puisse faire si brutalement irruption en nos domaines familiers, c’est ça la vie _ l’accident de voiture, le raz-de-marée, le tremblement de terre. Je dis là des choses parfaitement banales, mais extraordinaires si on les approfondit. Entre la joie du gosse insouciant et le visage tragique de l’enfant mort, il faut toujours écarter cet abîme de stupeur muette (…) Phrase qui sera à retirer : Je me persuade que ça va mieux. Donc je la retirerai quand j’irai mieux...
Déjeuner émouvant au Prince de Galles avec Pierre-André Boutang. Avec infiniment de délicatesse, il me glisse : « Maintenant, tu vas faire ce que nous attendons de toi depuis longtemps. » J’ai compris. Il entend par là l’image du grand écrivain, du Pound français, du haut reclus dans son château, éloigné des vanités de ce monde. Le granit surmonté d’une tour d’ivoire. Moi je ne vois pas en quoi l’homme frivole que je suis a manqué un seul instant, dans sa vie, au sérieux véritable des choses. C’est en cela que je reste parfaitement incompris _ même de mes plus proches amis. J’imagine que les mêmes réactions durent avoir lieu avec Voltaire ou Cocteau. Pour la plupart, le sérieux, c’est l’air sérieux (…) C’est entendu, je vais faire tout ce qu’on n’attend pas de moi… ! C’est avec une profonde humilité que j’entre dans le monde de l’art _ et sur un pari avec un grand galeriste parisien ! Venu déjeuner avenue de la Grande-Armée, il est tombé en arrêt sur l’un de mes dessins. Comme il me racontait dans la conversation que son grand-père avait fait nommer Trotski, en exil à Paris, trésorier du syndicat des chapeliers, j’ai aussitôt fait le portrait du grand Léon sous mon Magnilink _ cette Rolls-Royce des aveugles, agrandisseur électrique qui permet d’augmenter quatre-vingt fois la vision. Alors, il s’est emballé, et j’ai exposé à la Galerie Piltzer, puis à New York, Chicago, Saint-Petersbourg, et au Carrousel du Louvre ! J’ai travaillé jour et nuit pendant trois mois, tout en montant la garde contre les huissiers de Tapie. C’était d’abord un défi contre l’infirmité, en pleine fécondation de l’insuffisance… mais je n’arrivais pas en innocent. Jusqu’à l’âge de onze ans, j’ai dessiné le monde réel pour exorciser ma peur, mais aussi pour le rendre réel. En le reproduisant fictivement, on se substitue au créateur lui-même. On devient Dieu, mais aussi on triomphe des grandes terreurs instinctives… C’est ça la grotte de Lascaux, avec les premières figures de suie des hommes préhistoriques. On exorcise ses hantises avec d’étranges fresques figuratives qui apprivoisent l’inconnu et la mort. Avec le dessin, je gardais l’habitude de la main sur la page car physiquement, l’acte d’écrire me manquait terriblement… Une substitution de sens s’étant peu à peu opérée dans ma physiologie créatrice, j’ai compris qu’il me restait au moins ça, pour exprimer le formidable besoin de création qui m’a toujours habité _ et sans lequel je serai mort depuis longtemps. Ecrire ou dessiner, comme Henri Michaux, Victor Hugo _ mon voisin de la place des Vosges _ ou Jean Cocteau avant moi, c’est toujours le même sang qui s’écoule de la blessure de vivre… Elle ne cesse de s’écouler, elle est inguérissable, comme celle de Tristan. Salué notamment par César et Maurice Rheims, mon succès revint, artistique, financier et médiatique. Je renaissais une nouvelle fois de mes cendres… Oui, mais pour combien de temps ?
1994 : Le refus ou la leçon des ténèbres (1994)
La découverte du multimédia m’enchante, les fax toujours, et le développement de l’Internet où l’on se pressent partout dans le monde, et nulle part chez soi au même moment… Véritable lifebook d’un nouveau genre, Le refus ou la leçon des ténèbres est le document brut de tous mes combats au jour le jour de 1992 à 1994, contre le conformisme général. Ce recueil de fax, éditoriaux, critiques et poèmes _ sans oublier mon Dictionnaire des écrivains _ témoigne en particulier de ma lutte acharnée contre les diktats du Monde des livres, et contre les porte-flingues du pouvoir en place… Le peuple français me soutient ! Le peuple, c’est un bien grand mot. Il faudrait plutôt parler d’une fraction irrésistible de l’opinion qui m’est devenue favorable. Jadis, j’avais beau dire la vérité, personne ne me croyait. Aujourd’hui, je peux dire n’importe quoi, tout le monde me croit. Mais attention, ces basculements sont provisoires… Je m’apprête par ailleurs à soutenir mon ami Patrick Besson, et son Coup de gueule contre les calomniateurs de la Serbie, injustement satanisée… « Quand finira le martyre de cette héroïque petite nation ? », s’interrogeait déjà Victor Hugo en 1876… Mon martyre à moi semblait terminé.
1994-1995 : La télévision (M6 et Paris première)
Je bats tous les records d’écoutes ! A la télévision où je dirige enfin deux émissions _ l’une sur M6, A l’ouest d’Edern, l’autre sur Paris Première, le Jean-Edern’s Club _ mais aussi pour les écoutes de l’Elysée : sur 5184, il y en a 800 qui me sont destinées ! 800 fois le Watergate !!! En cette année, j’ai cinquante-neuf ans, et je suis pareil à un gagnant du Millionnaire. On m’a invité sur un plateau de télévision, mais je m’y suis installé _ et j’ai fini par prendre la place de l’animateur, et recevoir le Tout-Paris des lettres et du pouvoir _ dont Jacques Chirac que je soutiens au plus bas des sondages, en organisant le « train de la culture » pour le soutenir… Aux urnes, citoyens Si mon succès est considérable, je reste un écrivain qui parle passionnément de son métier. Tout au long de l’année, j’ai éprouvé une grande jubilation esthétique. On ne fait de bonne télévision que si l’on s’amuse. Pour les livres, je me suis contenté de lancer quelques débats meurtriers _ notamment sur Taslima Nasreen, qui est une affaire de gros sous. On a voulu fabriquer un Rushdie féministe. Quand j’ai attaqué, en trempant son livre dans un seau à champagne rempli d’eau _ dont je déclarais en même temps que c’était l’eau du Gange, fleuve sacré par excellence _, j’ai complètement déboulonné cette bonne femme, qui en plus est un écrivain exécrable. Elle a publié deux livres depuis, mais la presse n’en a plus parlé. Elle a préféré se taire honteusement. Nous vivons dans un monde de l’image. Alors, il faut combiner le bon goût littéraire avec toute la charge symbolique que permet la scène télévisuelle, combinant le mime et la parole, le geste et le jugement, le show et la poésie profonde... Si vous restez sérieux _ c’est-à-dire exact, vrai, informé et plus cultivé que les autres, vous pouvez faire n’importe quelle pitrerie. J’ai essayé d’élever le pince-sans-rire à la dignité de l’un des beaux-arts _ et de restituer à la fois au monde des arts et lettres son véritable raffinement. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, je sais seulement que je ne pouvais pas faire un pas dans la rue sans être félicité par des gens me disant tous que je leur ai réappris à aimer la littérature… Tout passe par la pédagogie ludique, et mieux vaut le gai savoir que les couilles tristes !
1996-1997 : Fulgurances (1996) - L’honneur perdu de F.M. (1996)- Les puissances du mal (1996) J’ai attendu la mort de François Mitterrand_ presque un an jour pour jour avant moi _ pour publier mon pamphlet dans son intégralité. Ce n’est pas un livre comme les autres. Il est resté onze ans inédit parce qu’on m’a empêché de le publier. C’est un document sur l’époque, qu’il faut juger désormais sur son style et sa puissance prophétique. L’honneur perdu de François Mitterrand est le pamphlet le plus célèbre qui ait existé avant d’avoir été publié. Il m’a valu les mille écoutes de l’Elysée, les boulons de ma moto dévissés, les petits cercueils sur mon palier, les imprimeries brûlées, les intimidations physiques et téléphoniques, les contrôles fiscaux les plus odieux, sur moi et mon entourage, et les condamnations pénales qui m’ont coûté ma fortune personnelle _ et, qui sait ?, plusieurs contrats sur ma tête… Comme Victor Hugo avec Napoléon III, j’ai gâché la postérité de François Mitterrand. Ecrit en 1982, ce livre est passé entre des mains innombrables. Par ses révélations, qui circulaient sous le manteau, il a inspiré tous les biographes du président de la République _ Catherine Nay, Franz-Olivier Giesbert, Pierre Péan ou Jean Montaldo. Que ce soit sur sa fille Mazarine _ et j’avais moi-même une fille cachée, Béatrice, mais que j’avais reconnue avant lui _ sa collaboration, ou ses liens avec la Cagoule, chacun a été obligé de tenir compte de ces révélations, soit pour les approfondir, soit pour allumer des contre-feux. Bref, j’ai pourri la postérité de François Mitterrand de son vivant _ et je suis responsable à jamais de sa seconde mort. Il n’aura d’autre place dans l’Histoire que l’histoire d’une imposture. La puissance retrouvée de la littérature reste inégalable. C’est le contrepoids historique du monde. Persécuté pendant quatorze ans, c’est ce que j’ai voulu prouver. La diffusion de ce livre fut un très triomphe inattendu, quasi inespéré après tant d’années ; plus de quatre cent mille exemplaires en quelques semaines… La littérature, c’est un grand jeu qui s’appelle qui perd gagne. J’avais presque tout perdu, et voici que je gagnais soudain après un long et harassant combat. La postérité, c’est à ce prix-là qu’elle se conquiert, puisque sans que je l’aie vraiment voulu, Mitterrand m’y avait acculé. O roses de ma vie fanée !... Dans la foulée, je publie un petit recueil d’aphorismes issus de mon œuvre, écrite et orale, que je nomme Fulgurances. C’est alors, fort de ces succès et ne pouvant écrire qu’à l’aveugle, que j’entreprends de dicter ce qui sera mon dernier roman vécu, Les puissances du mal _ moi, le petit dictateur des songes… Sur fonds d’écoutes téléphoniques, j’y raconte comment Mitterrand se pourlèchait de mes amours avec Clara, une jeune allemande sublime, égérie des sixties, dont on raconte que Godard voulu se suicider d’amour pour elle… En ces nouvelles « Mille et Une Nuits », la sentence de la mort y est indéfiniment retardée. Remontant mon passé tel un Lieutenant Colombo métaphysique, je m’interroge : est-ce là clémence du vice ? Y a-t-il eu réellement un contrat de meurtre sur ma tête ? Tableau de mœurs de la société parisienne écrit en un long et dernier geste de rédemption paisible et désespéré, ce livre est surtout le récit déchirant de mes retrouvailles avec Clara qui me sauva sans le savoir, fille souillée, méprisée, traitée comme une fille facile dans le huis clos des quatre cents m² de son appartement, et devenue aujourd’hui une vieille dame esseulée… Une nuit, Clara m’avait reproché de ne jamais envoyer de lettres d’amour. Je lui avais répondu que je ne dépassais pas la troisième ligne et que j’éjaculais aussitôt. En mélangeant le sperme et la suie, m’avait-elle répondu, on peut aussi écrire _ de cette suie même des flammes dont ma chambre avait été l’âtre qui se souvient toujours des flammes. Les femmes que nous avons aimées gisent en notre mémoire comme des noyées au fond des fleuves. Il arrive qu’un corps remonte à la surface, que nous avions cru oublié, englouti à jamais. La nuit remue, et renvoie à la nuit ce qui n’appartient qu’à elle… Nouveau succès ! Et nouvelles menaces…
Fin 1996-janvier 1997 Si j’ai recouvré une partie de ma vue après un pèlerinage à Lourdes le 13 octobre 1996 _ forçant mon scepticisme personnel _ mon courage avait ses limites, et ma soixantaine faisait le reste… Introduisant un recours au Vatican pour faire reconnaître cette reconquête vasculaire miraculeuse qui ne s’explique pas médicalement, je posais lentement mon sac, mais je le savais. Plus encore, je l’avouais. Mon livre avait fait l’effet d’une bombe, et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré, dû m’accorder une protection rapprochée pendant plusieurs mois, jusqu’à cette fin d’année 1996. Risquant un nouveau coup tordu, j’évitai toute relation avec le milieu dont ma naïveté aurait risqué de subir les conséquences…
J’avais demandé aide et protection à Jacques Chirac au mois de mars 1996, requête à laquelle il accorda la plus vive attention, car je ne me sentais plus en sécurité ; des véhicules suspects stationnaient parfois en bas de chez moi, occupés par des gens à talkie-walkie qui faisaient un repérage… Si Chirac avait été l’adversaire de Mitterrand, j’avais été son véritable ennemi. De quoi les forces de l’esprit étaient-elles capables ? Ma fidélité anxieuse m’avait poussé à m’adresser à Chirac, ce "grand frère mou et raté", cousin par alliance de nos familles… et Président de la République ! * A soixante ans, ayant reconquis ma place dans la société, il ne me restait plus qu’à arriver à la grande reconnaissance institutionnelle que Mitterrand m’avait refusée, car aussi célèbre pouvais-je l’être, je n’aimais plus la marginalité _ fut-elle supérieure. Si j’en avais physiquement besoin, en ce début d’année 1997, c’est bien car le temps de mon grand âge s’approchait ! Comme tous les vieux, j’aurais été frivole et voûté. Perclus, marchant d’un petit pas cérémonieux, ma contenance m’aurait enfin donné l’air que je n’aurais jamais eu : le grand air, l’air sérieux. J’aurais bien voulu être ce vieil olivier tordu, craquelé, plein de nœuds et de trous en mon écorce, et tendre mes branches au-dessus d’un ciel méditerranéen pour me réchauffer de ce froid du dedans, que je sentais parfois au bout de mes doigts _ en hiver, j’éprouvais la sombre prescience de ma mort à venir _ comme si la vie venait de me faire une sale blague de collégien, répandant un fluide glacial sur le blanc souci de ma toile, ma page blanche… Au vrai, ne plus vieillir ne me plait pas tant que d’être devenu, à l’automne de ma vie, un grand ancien. Ce qui rajeunit les uns vieillit les autres. Ce ne sont pas les vieux qui rajeunissent, c’est la jeunesse qui prend de l’âge ! * Le 12 janvier 1997, faisant du vélo sur les planches de Deauville après une nuit à l’Hôtel Normandy, Jean-Edern Hallier est décédé sans témoin, en goûteur d’aubes, lors d’un dernier petit matin glacé de l’intelligence… * CONCLUSION J’ai pressenti les grands changements du millénaire à venir. Relisez-moi… Plus que quiconque, j’en ai été la plaque sensible. Non, je ne regrette rien, sinon de ne pas avoir été plus violent, comme si je cherchais un compromis avec le système. Il n’est jamais venu. On s’est méfié, à juste titre. L’âge est le seul compromis possible de nos passions extrémistes _ et à l’heure où s’adoucit la vérité, à l’heure où les vérités judiciaires du procès des écoutes de l'Élysée m’ont enfin donné raison, de guerre lasse, je suspends ma tache. Pourtant ce n’est pas vrai, jamais je n’ai été plus implacable. Qu’on le sache… A bas Jean-Edern Hallier ? Vive Jean-Edern Hallier quand même ! … ***
|